Quatre romans sur la nature sauvage : quand les femmes écrivaines font vivre la montagne

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Les récits de Laurine Roux, Sophie Divry, Laurence Vilaine et Bérengère Cournut nous plongent dans des récits où montagnes, forêts, banquise et paysages deviennent des témoins et des acteurs du destin humain.

Immersion littéraire au cœur de la nature

La nature n’est pas un simple décor, mais une force vivante, organique. Ces « romans de la nature » tissent un lien entre le réel et l’imaginaire, exaltent le souffle du vivant, la puissance des éléments et la fragilité des femmes, des hommes.

Laurine Roux, Le Sanctuaire (Éditions du Sonneur, 2020) : un récit survivaliste & poétique dans une cabane isolée

Le Grand Passage (Cormac McCarthy), un western métaphysique

« Si le monde n’est qu’un récit, qui d’autre que le témoin peut lui donner la vie ? »

Cormac McCarthy, Le Grand Passage, la Trilogie des confins.

Laurine Roux, Le Sanctuaire

Laurine Roux, invitée du festival le Murmure du monde en 2021, a choisi cette épigraphe pour son roman Le Sanctuaire. Le Grand Passage est un western métaphysique, cosmique, ouvert aux vents de l’immensité américaine, du côté de l’Arizona et du Nouveau Mexique, dans un monde chaotique où chacun fait sa loi. Une louve est prise au piège, Billy décide de la ramener sur ses terres natales, sauvages. Avec son frère Boyd il traquera aussi les voleurs de chevaux et sauvera une jeune Mexicaine.

« Il arrêta le cheval sur la route après les peupliers de la rive et regarda au loin vers les montagnes et il regarda vers l’ouest où des cumulus s’étaient amoncelés coupés de la ligne noire de l’horizon et il regarda le sombre ciel cyanique raide et voûté tendu sur le Mexique où l’antique monde s’accrochait aux pierres et aux spores des choses vivantes et logeait dans le sang des hommes. »

La Nature chez Cormac McCarthy n’est pas un simple décor. C’est une présence organique. Elle embrasse le sort tragique des hommes dans des phrases saisissantes – l’écrivain américain n’a pas besoin de longues descriptions. Il joue des effets d’échelle pour relativiser la place de l’homme dans l’espace.

Le Sanctuaire, une histoire de cabane au fond des bois

Le Sanctuaire est une histoire de cabane au fond des bois. Il y a Gemma, June, Papa et Maman. Ce pourrait être un livre pour enfants : croire à cette histoire de Robinsons et se laisser guider par mille bruissements, dans la forêt, entre les bouleaux, les fougères et la roche. « Chaque matin je me lève à l’aube, quand les brumes de la vallée trempent le pied des montagnes. » « Dans la forêt, tout – mousses, herbes, toiles d’araignée – est ocellée de rosée. » C’est un récit collapso-autonomiste sans pesanteur théorique.

« Du monde, je sais seulement ce que Papa et Maman m’ont raconté. June n’en sait pas beaucoup plus. Quand elle a vu le jour, Papa aimait jeter du pain aux mouettes et tous les trois vivaient dans une maison sur pilotis au bord de la mer.

Jamais je n’ai vu la mer. Du Sanctuaire, en revanche, je connais chaque millimètre : la moindre brindille, le plus reculé des terriers. Tout est cartographié dans ma tête. Je pourrais traquer une bête les yeux fermés. »

De la catastrophe nous ne saurons pas grand chose. Simplement qu’un virus rode, porté par des oiseaux. Pour se nourrir, Gemma doit apprendre à tuer des animaux sauvages. « J’ai visé les poumons. La bête doit mourir sur-le-champ. C’est ce que papa m’a appris. » (Bel enchainement ternaire, ronde des humains et des bêtes). Les histoires magnifiques de Thétis et de Pélée domptent la solitude. Maman raconte des histoires. Papa domine le Sanctuaire. June et Gemma voudraient bien s’échapper, explorer la mine, grimper vers le sommet. Laurine Roux travaille le rythme : un aigle menace – cible fascinante, la ponctuation, dans un raccord-regard, lie l’émotion et la vision. « J’ai peur, terriblement, à en réduire mes os en poudre : la mort danse au-dessus de nos têtes. Plus l’oiseau resserre ses cercles, plus mes yeux s’y aimantent. » 

La Nature s’imprègne des affects. « Bientôt la Dent de Fer crève l’abcès du soir. Des rouges sanguins se répandent à travers les arbres. » « L’air semble bouffi de colère. » La menace est dans l’air, la menace est sur terre. Un vieil homme surgit. Est-ce le magicien-oiseleur du conte ? Le gardien prédateur d’un monde imaginaire ? Des chocs, des humeurs secouent les corps. « Cela s’éternise jusqu’à ce que l’homme m’administre un coup au thorax. » « Les pulsations de mon cœur s’amplifient, gonflent le moindre de mes capillaires, de mes veines, de mes artères ; ma peau se tend, mes os se remettent en ordre. » L’équilibre familial se dérègle. L’emprise gonfle. Qu’en est-il de l’espoir ?

« Oui, Mummy, un autre monde est possible : il brasille – bille noir et jaune, voile gris – dans les yeux d’un oiseau. »

Dans son roman précédent, Une immense sensation de calme, retour au temps primitif des légendes et des mondes archaïques, Laurine Roux inventait une sensualité du thorax, donnait matière au cri : « (…) j’expulse d’un cri cette charge volcanique . Un cri énorme, primal et électrique, capable de briser tout le cristal du monde. Bref mais strident, et doté d’une couleur. Rouge comme le sang et l’amour. Sa portée va plus loin que la lune et le soleil réunis. ». Elle poursuit ici son écriture de l’entre-deux, entre le corps secoué et le vaste monde, entre le réel et le pays des songes. C’est « un royaume intermédiaire » dirait J.-B. Pontalis. L’adolescence de Gemma et June est une échappée belle, inquiète, émerveillée, terrifiée.

Sophie Divry, Trois fois la fin du monde (Notabilia, 2018) : roman post-apocalyptique et renaissance par la nature

Sophie Divry, Trois fois la fin du monde

Les (vrais) romans laissent une trace, une couleur, un bruit, un murmure dans la nuit, un monde qui nous travaille comme cette nature surgissante dans le livre de Sophie Divry, Trois fois la fin du monde :

« Ces troncs qui ont survécu, troncs de travers, avec leurs racines brisées, leurs formes tordues, leurs branches raides. La sève écarte leurs veines de sa chaleur, elle remonte, irrigue, et pousse le bourgeon, ouvre les formes nouvelles. Elle pousse plus fort encore, jusqu’à ce que le bourgeon craque et se déplie. Les papillons sortent en bouquets des graminées, les graminées qui ont explosé de toutes leurs tiges.

Quelque chose de puissant.

Les lianes courant contre le muret cognent désormais aux carreaux.

Des bruits sourds tambourinent contre les arbres, irréguliers.

Il y a du vert partout, des griffes, des cris de bêtes, des papillons. »

Tout commence comme un jeu littéraire avec le polar. Joseph Kamal, petit délinquant, se retrouve en prison à subir les règles du milieu carcéral, son atmosphère pesante. « Souvent il y a des suicides au B2. Les Jaunes doivent intervenir. Surtout chez les primaires. » Le récit se fracture, une catastrophe nucléaire a eu lieu, Joseph Kamal retrouve la liberté. Le monde s’effondre, toute présence humaine est une potentielle menace, mais pour le personnage c’est une renaissance, un éveil, avec la découverte de la nature. « Un jardin, des papillons, des oiseaux… Dis donc, ça change de la ville morte. Au moins y’a les piafs qui chantent, pas ce silence mortel. Et cette forêt… Elle est pas très haute comme forêt, mais elle me cachera bien des drones. » Sophie Divry travaille l’oralité de la langue, se glisse dans la tête du gars – il se parle à lui-même. « D’ailleurs, j’devrais m’prévoir des fêtes juste-pour-moi, juste pour m’ambiancer. Je commence à déprimer, faut réagir. Disons que le 8 janvier, ça sera la fête des Cailloux. Des putains de cailloux qui sont partout. » C’est un élan vital, une expérience ultime.

Les récits se parlent entre eux. « Et tout ce qui est dans ce monde est conte et chaque conte est la somme de tous les contes qui le composent (…) » écrit Cormac McCarthy. Comme dans les romans d’André Bucher, les éléments naturels, les forêts, les montagnes, la nature sont des mondes agissants.

« L’ombre de la montagne finit par endeuiller la forêt. L’homme revient vers moi. D’un signe il ordonne à l’aigle de regagner l’intérieur de la grotte. Ma poitrine se craquelle. »

Laurine Roux, Le Sanctuaire

« Les jours de cet endroit aussi sont comptés. La vieille dame – montagne changeante, le sait. Ce qui explique depuis quelques jours, à chaque coucher de soleil, qu’elle pousse des cris différents. Elle prend à témoin les ombres piétinées dans les mains calleuses de ses moraines. »

André Bucher, La Montagne de la dernière chance, Le Mot et le Reste, 2015

Laurence Vilaine, La Géante (Zulma, 2020) : roman de montagne et destins croisés

« Jamais la Géante n’a connu de cri de la sorte, jamais dans ses gorges, dans ses bois, dans ses grottes, parmi les bêtes, jamais de ses milliards d’années d’existence ou bien ce cri peut-être venait-il de là, de ces milliards d’années-là jusqu’à cet instant, un long cri de guerre, celui-là même peut-être qui fait trembler les entrailles de la Terre, se dresser les montagnes et rugir les océans – le cri des hommes contre la mort. »

Laurence Vilaine, La Géante, Zulma, 2020

Laurence Vilaine, La Géante

Noële habite au pied de la montagne, la Géante. Elle ramasse du bois, elle fait des fagots, elle sait la vie des plantes sauvages, pour les tisanes et les soins. Son frère Rimbaud ne parle pas. Est-ce important ? Il guette le retour du petit-duc. Noële fait irruption dans la vie de deux êtres séparés, que rattachent encore des lettres et des mots. Carmen écrit à Maxim depuis la République démocratique du Congo, elle lui parle de la petite Sifa qui attend son tour au bloc opératoire de l’hôpital de Panzi. Se sont-ils aimés, se sont-ils désirés ? Maxim a les yeux qui fatiguent, une maladie. Noële veille sur lui, embrasse la montagne du regard. « De la Géante, je connais les fougères à moustache, les fausses gentianes et les bourraches, au ras du sol les laitues sauvages, quelques-unes de ses bêtes, ses calades et beaucoup de ses caillasses, mais rien au-delà de l’orée du Bois noir. Jamais je n’étais montée à son sommet. »

Bérengère Cournut, De pierre et d’os (Le Tripode, 2019) : odyssée d’une femme inuit sur la banquise

Bérengère Cournut, De pierre et d’os

Le grand froid. La banquise a craqué. Uqsuralik, une jeune femme Inuit, est seule, séparée de sa famille. Il faut survivre, accepter la disparition du soleil, trouver une famille d’adoption, chasser ses peurs, faire avec la violence des hommes. « Encore une fois, le géant m’a chassée. Je reviens vers la maison d’hiver en espérant que le Vieux soit mort. » Dans De pierre et d’os, Bérengère Cournut donne vie au peuple de chasseurs nomades de l’Arctique. Contrairement au livre de Laurine Roux, ici, le Vieux a droit à une majuscule. Mais la blessure des femmes est la même.

« Un matin, j’ai vu passé au loin

Un béluga au dos d’argent

Je l’ai suivi le long du rivage

Je l’ai suivi longtemps

Un hiver est passé

Je l’ai revu au printemps

Il était accompagné d’une femelle blanche

Je les ai suivis le long du rivage

Je les ai suivis longtemps

Un hiver est passé encore

Et ils sont revenus

Un petit nageait dans leur sillage

Je les ai suivis le long du rivage

Je les ai suivis longtemps »

Pour dialoguer avec les animaux et dompter les esprits maléfiques, les Inuits ont des chants qui rythment les veillées. C’est un rituel pour contenir la violence, souder la société, expulser le malheur. Il y a des géants et des petites personnes. Une dent de caribou sculptée protégera deux enfants. « Le clapotis me donne envie de rire – je ris, en touchant l’herbe partout autour de moi. » « D’instant en instant, le soleil faiblit. Des nuages épais et noirs roulent dans le ciel. Ils sont forts, ils sont lourds – ils aimantent mon regard. » « Je suis à terre – écrasée par l’ours. » Bérengère Cournut aime l’usage du tiret dans la phrase, effet de suspension, micro-rupture. Uqsuralik construit sa vie, tente de surprendre le renard blanc, se laisse envahir par de nouvelles connaissances. 

« L’été n’est pas là

Il est sous la neige

Mais l’herbe se dressera bientôt

Pourvu qu’un souffle entre dedans »

Femmes-montagne, femmes-banquise, femmes-forêt

Ces lectures sont un appel au décentrement. Il s’agit de se laisser affecter par la nature, pour renouer avec le vivant, avec Émilie, Billy et Boyd, Gemma et June, Noële, Uqsuralik, accompagné par le rythme des phrases, un cri, un chant, le souffle d’une respiration, la caresse du vent, la présence de la faune et de la flore.

Il existe une autre femme-montagne, « femme de soleil et de vent », c’est Émilie le personnage de Un court instant de grâce, roman d’André Bucher. Le choix du prénom est un hommage à la poétesse Emily Dickinson.

Chemins d’écrivains : une littérature de la marche

La marche est une source fondamentale d’inspiration et de créativité pour de nombreux écrivains. Elle agit comme un catalyseur, libérant l’esprit des contraintes et ouvrant la voie à des idées nouvelles, à l’introspection et à une profonde reconnexion avec la nature.

Des figures littéraires majeures telles que Jean-Jacques Rousseau, Friedrich Nietzsche, Gustave Flaubert et Henry David Thoreau ont intégré la marche au cœur de leur processus créatif, y trouvant liberté et matière à leurs œuvres. Les motivations sont diverses : quête de sensations vivifiantes, d’indépendance, d’une lenteur propice à la réflexion ou d’une immersion dans la nature.

De nombreux écrivains ont parcouru la France (Lacarrière, Kahn, Tesson), affronté la montagne (Pétrarque, Rousseau, de Baecque) ou entrepris des pèlerinages comme Compostelle (Saint-André, Rufin), transformant ces expériences en récits riches de leurs observations et de leur évolution personnelle. La marche est ainsi un chemin vers la découverte de soi et du monde, permettant de ralentir et de se recentrer sur l’essentiel.

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