Trois fois la colère de Laurine Roux : critique d’un conte médiéval

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Trois fois la colère, roman de Laurine Roux est une ronde de vengeance dans un Moyen-Age âpre, brutal, guerrier, masculin où surgissent des humeurs, des élans charnels, des sidérations, des actes de résistance, des défis féminins. Cela se passe dans un coin de montagnes des Alpes. Le roman s’est imposé à elle alors qu’elle travaillait à un tout autre projet — un roman sur Marseille. Il a surgi, dit-elle, écrit en état de rage : « C’est comme une vidange pour une voiture, quand je suis dans cet état-là, j’écris. » (Laurine Roux, invitée de la Grande Librairie sur France Télévisions, 7 janvier 2026)

Résumé de Trois fois la colère

Publié en août 2025 aux Éditions du Sonneur, Trois fois la colère se déroule dans les Hautes-Alpes à l’époque médiévale. Hugon de Bure, seigneur brutal, fait brûler un innocent puis viole sa fille Gala. De ce crime naissent des triplés — Reine, Éphraïm, Mange-Ciel — séparés dès le berceau, marqués chacun d’une tache rouge au cou. Ils grandissent sans se connaître, portant chacun une part de cette histoire de violence et de filiation contrainte. C’est Miou, fille de Reine et petite-fille d’Hugon, qui sera chargée à son insu de réparer la lignée. Le roman s’ouvre sur le geste final — sa tête tranchée — puis remonte aux racines du mal, en quatre chapitres : Racine, Branche, Sève, Drageon.

Un roman médiéval entre violence et poésie

Trois fois la colère et quatre pas de danse : Racine, Branche, Sève, Drageon seront les chapitres d’un récit qui retrace le cheminement des vies et des colères, remonte à l’origine du coup d’épée. Voici donc l’histoire de Miou, petite-fille d’Hugon de Bure, monstre prédateur et grand-père. Les personnages sont des fortes têtes, tous réclament qu’on raconte leur histoire ; on imagine l’écrivaine batailler avec eux pour garder la maîtrise romanesque, le rythme, qu’aucun ne s’échappe ou refuse de laisser la place aux autres. Ce sont Miou et Hugon de Bure ; mais aussi la Prodigue, l’accoucheuse, la sorcière, celle qui sait les secrets de Gala ; Ephraïm, Pietro, Guillaume, les frères du monastère ; Coupe-Chou, le barbare, le bourreau ; Reine de Bure qui organise le procès de Miou, sa fille… Qui sont ces trois enfants, ces triplés qui portent une tâche au cou ? Qui osera pénétrer dans les bois de Bénévent ? Qui est Mange-Ciel la simple d’esprit, l’enfant sauvage ?

On croise des prophéties, la transmission d’une malédiction de génération en génération, des actes de résistance qui couvent sous la braise. « Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. » Cette phrase concentre l’architecture morale du roman : non pas la vengeance comme fin, mais la réparation comme horizon.

Invitée de La Grande Librairie, Laurine Roux a confié avoir voulu écrire son propre Game of Thrones — un monde médiéval foisonnant, à la différence près que les personnages puissants y seraient des femmes. Une ambition ludique autant que politique, revendiquée : « La colère est une émotion qui a été dénigrée dans notre culture. » Ce roman en est la chambre de résonance — colère et espoir, inséparables.

La place de la nature dans l’écriture de Laurine Roux

Il y avait une sensualité du thorax dans Une immense sensation de calme, une histoire archaïque et minérale, comme un monde d’avant la parole, un cri silencieux. Ici aussi la matière littéraire gronde depuis l’intérieur du corps, irriguant les lignes de force romanesques. Et dans Trois fois la colère, la matière du conte s’imprègne à nouveau des respirations de la nature : eau, air, terre, feu. L’écriture de Laurine Roux n’observe pas la nature, elle l’habite, au sens propre, elle vit dans les montagnes des Hautes-Alpes, au figuré dans le travail du texte. « Mange-Ciel pousse pareil au liseron. » « La forêt frissonne. » « Plus elle approche, plus le mouvement des montagnes lui devient familier – vague des marnes, incisives des falaises colletées d’éboulis. » « Éphraïm et Pietro ont fait office de professeurs en traçant des signes dans le sable, au bord de la cascade. » « Parfois, les soirs de bise, le vent transporte de ses parfums puissants. » « Les reliefs se dessèchent, tortillés de pierres. Ça sent l’incendie en dormance, avec des parfums de thym et de pin sucré. » « Au milieu de la cour, une tache de sang grumelle la terre battue. » « Une longue route se poursuit, avec son soleil implacable, qui vous plombe en enclume. » « Un soir de lune gibbeuse, un homme enveloppé d’une cape débarque au château. » « A travers la lucarne, la lune répand sa haute clarté. Rien de pâle ou de laiteux, une lueur coupante, qui détoure les angles et les lignes. » « Nuages, fouines, rameaux, lichens, ils sont tous frères. »

Cette écriture physique — « l’épreuve du feu de la voix haute », dit-elle — se réclame des grands travailleurs du verbe que sont Giono et Marie-Hélène Lafon. Et l’on pourrait ajouter André Bucher, écrivain paysan de la vallée du Jabron, que Laurine Roux cite parmi ses lectures : même attention à la matière vivante, même façon de laisser le paysage dicter le rythme de la phrase.

Cette écriture de la nature, dans la nature, ancre le conte dans nos chemins réels, dans les forêts et la broussaille, l’épaisseur du bois et l’ombre d’un coin de rue. Au pied du château de Bure. Alors que les cloches annoncent une exécution.

Ici s’embrassent les humeurs, organiques, minérales, végétales, boueuses, nocturnes, lunaires, maléfiques, sanguine et vaillante pour Miou, bilieuse et colérique pour Hugon de Bure.

Trois fois la colère, Laurine Roux, Les Éditions du Sonneur

Avis sur Trois fois la colère : ce que le roman réussit

Trois fois la colère est un grand roman. D’abord il y a la langue de l’écrivaine : Laurine Roux écrit vite, physiquement, et ça s’entend — les phrases ont du grain, de la sève. Pour un vin et ses tanins, on dirait qu’il y a de la mâche. Ensuite la structure : le dispositif des quatre chapitres-saisons végétales (Racine, Branche, Sève, Drageon) n’est pas un artifice — il porte le sens, inscrit la vengeance dans le temps long du vivant. La colère ici n’est pas une explosion, c’est une germination. Ce qui est moins évident à tenir — et que le roman tient quand même — c’est l’équilibre entre la noirceur du conte et la dimension ludique revendiquée par l’autrice, son envie d’un Game of Thrones à elle, peuplé de femmes qui résistent. Laurine Roux est une écrivaine pour qui la montagne et la forêt ne sont pas un décor mais une force agissante — Le Sanctuaire, un récit survivaliste & poétique dans une cabane isolée, l’avait déjà montré.

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