Les (vrais) romans laissent une trace, une couleur, un bruit, un murmure dans la nuit, un monde qui nous travaille. Voici deux récits qui traversent des forêts noires, obscures, terrifiantes. L’écriture de la nature convoque le monde du conte.


Une forêt profonde et bleue, Marc Graciano
« Et tout ce qui est dans ce monde est conte et chaque conte est la somme de tous les contes qui le composent (…) ».
Le Sanctuaire, roman de Laurine Roux
« La fille chevauchait à la tête d’un groupe de cinq guerriers qui tous l’idolâtraient et ses compagnons étaient des hommes depuis longtemps adultes et ils étaient de haute et de large stature et ils étaient musclés et vigoureux (…) ». Le récit de Marc Graciano, Une forêt profonde et bleue, est une traversée médiévale dans une langue-pulsation. Il se lit comme une incantation éperdue. Les longues et interminables phrases, les mots répétés, sont labyrinthes, lianes accrocheuses, obscurités végétales. Les adverbes sont comme de lourdes pierres le long du chemin. « (…) et la fille récolta la sagette et elle l’examina et elle renifla les traces de sang mêlée de terre sur son fût et elle eu confirmation de sa première idée, c’est-à-dire celle d’une flèche de poumons, puis la fille alla sur la voie du grand cerf et elle la suivit dans la forêt lentement et silencieusement et, si elle fut d’abord guidée par de visibles taches de sang sur le sol feuillu ou moussu, elle n’eut bientôt plus que de frêles traces sanglantes que le grand cerf avait laissées sur les hautes herbes ou les tiges des buissons (…) ». La forêt est un linceul sauvage et accueille la barbarie.
Marc Graciano est un écrivain français né en 1966 en Dordogne. Il est infirmier psychiatrique et vit au pied des montagnes aux confins de l’Ain et du Jura. Ses œuvres explorent souvent les thèmes de la nature, de l’enfance et de la mémoire, avec une écriture accrocheuse, riche en images et en métaphores, à la frontière entre réel et imaginaire. Il joue des mots rares et des répétitions.
C’est ainsi que les hommes vivent, Pierre Pelot
Autre aventure du langage, nourrie de patois vosgien, autres sauvageries, lisez ce livre de fou furieux, C’est ainsi que les hommes vivent, de Pierre Pelot. La guerre de Trente Ans fracasse les hommes dans les forêts des Vosges, noires et dévastées. « Faudrait pas trop bouger d’ici. Ca va voûger pendant un moment dans les bois, d’partoute. »
« Le vent courait encore comme une harde de bêtes folles. On l’entendait venir au bout de la vallée, d’ailleurs, on l’entendait grandir et arriver, on voyait blêmir la forêt sur les pans du ballon, comme de longues et grandes vagues, et les arbres s’agitaient et se penchaient en cadence et c’est ainsi qu’ils avaient vu se soulever les souches et la terre au pied des bouleaux, se dresser les racines en couronnes de plusieurs pins également, puis se coucher les troncs dans une sorte de terrible révérence que rien, c’était flagrant, ne pouvait empêcher. Les bêtes folles galopaient à travers le monde, emportant tout sur leur passage, venues de contrées disparues, de profondeurs ou de hauteurs oubliées depuis longtemps, où elles retourneraient à leur guise, quand bon leur semblerait, pas avant, quoi que l’on fasse, qui que l’on prie, que l’on supplie.
Les bêtes sauvages avaient poussé leur cavalcade toute la nuit. »
Pierre Pelot, C’est ainsi que les hommes vivent
Pierre Pelot, né en 1945 dans les Vosges, est un écrivain français prolifique avec près de 200 ouvrages à son actif, couvrant divers genres tels que la science-fiction, le roman noir, et le western. Son roman C’est ainsi que les hommes vivent, publié en 2003, est une fresque monumentale de plus de 1 000 pages, mêlant une quête contemporaine à une épopée historique durant la guerre de Trente Ans. Ce roman explore les thèmes de la mémoire, de la violence et de la résilience humaine. Pelot y déploie une langue riche et imagée, empreinte de termes anciens, offrant une expérience de lecture intense, épuisante, captivante.
Se taire, encaisser, souffler, glisser sous l’eau :
« (…) et la fille pouvait voir avec netteté tous les porte-bois qui jonchaient la fange au fond des trous et le fonds des trous et le fond vaseux des trous était parfaitement immuable, comme pétrifié, substrat presque sédimentaire déjà, et le fond fangeux était jaune clair et sale mais, par endroits, teinté de vert érugineux par des algues microscopiques et le vert en était tellement intense qu’il paraissait fluorescent, et des algues ramiformes se développaient sur les bords vaseux des trous et l’eau dans les trous était discrètement ridulée par le courant d’eau, par l’afflux des minces ruisselets qui circulaient entre les trous et qui affluaient dans les trous, et la fille voyait partout, sur la surface des trous, le frémissement d’ondes concentriques créées par le déplacement d’araignées d’eau ou par les débattement d’insectes volants pris au piège du film de l’eau ou par les débattements d’une larve aquatique qui émergait du film de l’eau et tous ces mouvements à la surface de l’eau était cause que la fille savait que l’eau était là parce que l’eau était si pure que, immobile, elle eût paru inexister. »
Marc Graciano, Une forêt profonde et bleue
Laurine Roux, André Bucher, Laurence Vilaine
La nature n’est pas un simple décor, elle est un personnage à part entière, un monde organique et vivant, parfois terrifiant. Autres propositions de lecture.
« L’ombre de la montagne finit par endeuiller la forêt. L’homme revient vers moi. D’un signe il ordonne à l’aigle de regagner l’intérieur de la grotte. Ma poitrine se craquelle. »
Laurine Roux, Le Sanctuaire
« Les jours de cet endroit aussi sont comptés. La vieille dame – montagne changeante, le sait. Ce qui explique depuis quelques jours, à chaque coucher de soleil, qu’elle pousse des cris différents. Elle prend à témoin les ombres piétinées dans les mains calleuses de ses moraines. »
André Bucher, La Montagne de la dernière chance
« Jamais la Géante n’a connu de cri de la sorte, jamais dans ses gorges, dans ses bois, dans ses grottes, parmi les bêtes, jamais de ses milliards d’années d’existence ou bien ce cri peut-être venait-il de là, de ces milliards d’années-là jusqu’à cet instant, un long cri de guerre, celui-là même peut-être qui fait trembler les entrailles de la Terre, se dresser les montagnes et rugir les océans – le cri des hommes contre la mort. »
Laurence Vilaine, La Géante
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