Anne-Marie Garat explore la dimension patrimoniale des albums photographiques familiaux et examine le passage de l’argentique au numérique. L’écrivaine, à la fois collectionneuse d’images d’anonymes et essayiste, nous invite à une réflexion sur le geste photographique comme révélateur de récits familiaux et source d’inspiration littéraire.

L’album de photos de famille, un objet patrimonial
Collectionneuse, Anne-Marie Garat a glané des images d’anonymes dans les brocantes, les vide-greniers, en voyage.
L’écrivain explore une passion personnelle pour mettre en mots un rituel social, un musée domestique. La prise de vue est un rituel, la consultation aussi, qui s’accompagne d’un récit oral. Est-ce un souvenir, est-ce un récit imaginaire composé à partir d’une image ? Anne-Marie Garat choisit quelques photos en noir et blanc ou en sépia, imagine un récit familial, décrit la théâtralité d’un cliché, scrute la douceur mortifère, devine la part inconsciente, caresse la matière spectrale du grain d’argent. Elle décompose le geste photographique, commente la présence hors-champs du grand absent, du grand organisateur, le photographe, sa position de voyeur, son entrée par effraction. L’écrivain parle d’un agencement d’images, « qui rappelle en [elle] des choses vues, vécues, éveille la mémoire sensorielle, comme une réminiscence proustienne de l’oeil, visuelle plus qu’auditive ou olfactive. » Les photos de famille interrogent la fiction autobiographique. Au delà du romanesque et des traces mémorielles, l’écrivain dessine des correspondances pour nommer le geste littéraire, comme travail de révélation, solitude dans la chambre noire, pour trouver l’écriture de la lumière. Aucune photo choisie – exceptée celle d’un nuage ! – n’est en couleur.
De l’argentique au numérique
Le passage de l’argentique au numérique a poussé l’auteure à reprendre son essai publié en 1994. Elle observe cette mutation technologique : vitesse d’exécution, profusion des prises de vues, vision immédiate, usage de masse, albums de famille virtuels sur ordinateur et partagés via internet et les réseaux sociaux, frénésie technologique, incertitude sur la conservation des supports numériques. Pour elle, le caractère patrimonial de l’album disparaît avec « le numérique dont l’image est véloce, mais la mémoire faible, de courte durée ». Il faudrait nuancer. On nous montrait récemment un album de famille sur smartphone, avec la photographie en noir et blanc numérisée d’une grand-mère bretonne en habit traditionnel ! Le numérique n’empêche pas l’impression des photos ou la création de livres-photo. Anne-Marie Garat ne dit pas un mot des tablettes tactiles, possibles futurs supports généralisés pour la consultation des photos de famille. Les dernières pages du livre soulignent la dualité de l’essai : l’auteur critique de l’image suggère une analyse, note des faits, observe avec curiosité la mutation technologique ; l’écrivain ne trouve plus dans ce flux d’images numériques une source d’inspiration (aucun aparté littéraire comme ailleurs dans le livre), un monde de croyances, une pensée magique, une matière à rêverie pour une échappée affective. Elle préfère la danse organique des grains d’argent.
Photos de familles, un roman de l’album a été publié aux éditions Actes Sud en mai 2021.
Cette chronique de lecture a été publiée la première fois dans Le Bulletin des lettres en août 2011.
Pour avoir un aperçu de l’histoire de la photographie on lira par exemple Photographie contemporaine : mode d’emploi.
Qui est Anne-Marie Garat ?
Anne-Marie Garat était une romancière française née le 9 octobre 1946 à Bordeaux et décédée le 26 juillet 2022 à Paris à l’âge de 75 ans. Elle a d’abord fait des études de lettres à Bordeaux, puis un DEA de cinéma à l’université Paris I, où elle s’est intéressée à la pédagogie de l’image. Elle a enseigné le cinéma et la photographie à Périgueux, puis à Paris et en banlieue parisienne.
Elle s’est tournée vers la littérature et a publié de nombreux romans couvrant divers genres, du roman sentimental au policier en passant par le roman historique. Ses œuvres mettent souvent en avant des personnages féminins et explorent des thèmes comme la mémoire, l’identité, la filiation et la transmission.
Parmi ses romans les plus célèbres, on compte :
Aden (1992), qui lui a valu le prix Femina et le prix Renaudot des lycéens. Ce roman traite de la mémoire, mêlant la mémoire informatique et la quête identitaire du personnage principal, un programmeur informatique.
Les Mal Famées (2000), qui a reçu le prix Marguerite-Audoux. Ce roman raconte l’histoire de deux femmes qui commettent un crime pour sauver une petite fille juive durant la Seconde Guerre mondiale. Une trilogie historique débutée en 2006 avec Dans la main du diable, suivie de L’Enfant des ténèbres (2008) et Pense à demain (2010), qui couvre le XXe siècle en abordant notamment la montée des fascismes et Mai 68.
Anne-Marie Garat était également engagée politiquement, dénonçant notamment les dérives liberticides du gouvernement français, les violences policières et le traitement des sans-papiers.
Son dernier ouvrage, Humeur noire (2021), est une réflexion personnelle et engagée sur la mémoire de l’esclavage à Bordeaux, sa ville natale, et sur le rôle des bibliothèques dans la transmission de cette histoire.
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