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On les reconnaît de loin. Une tête ronde, légèrement renflée, posée sur un tronc trapu. Des branches qui repartent toujours au même endroit, comme si l’arbre avait appris à obéir à une règle invisible. Ce n’est pas la nature qui a fait ça. C’est la main d’un paysan, revenant au même arbre, génération après génération.
En Puisaye, ces arbres longent les chemins creux, bordent les prairies humides, marquent les haies du bocage. On les appelle des trognes.
Une trogne, c’est quoi ?
La trogne est une forme d’arbre obtenue par une technique ancienne : l’émondage. On coupe le tronc ou les branches maîtresses à une hauteur précise (généralement entre un et trois mètres), puis on laisse repartir les rejets. On les récolte périodiquement — tous les trois à vingt-cinq ans selon l’usage et l’essence. Et on recommence, à chaque cycle.
Ce n’est pas l’essence de l’arbre qui fait la trogne. C’est le geste. Un chêne, un frêne, un saule, un charme, un aulne peuvent tous être conduits en trognes. Ce qui les distingue, c’est ce renflement au sommet du tronc (le résultat de cicatrisations successives au même endroit) et ces branches qui jaillissent, toujours au même niveau, comme une couronne.
La pratique est attestée depuis au moins 3 000 ans. Elle a nourri, chauffé, construit. Une trogne produit du bois de chauffage, du bois d’œuvre, du fourrage pour les animaux, des matières pour la vannerie, la litière, les haies vives. L’arbre n’est pas abattu. Il est conduit. Un arbre conduit de cette façon peut vivre des siècles, parfois plus d’un millénaire.
Ernst Zürcher, biologiste et chercheur spécialiste du bois à la Berner Fachhochschule (Suisse), a montré au 2e Colloque Européen sur les Trognes (Sare, 2018) que la pratique de la trogne constitue une intervention où « l’homme agit comme stimulant, prélevant de la biomasse sur une durée presque indéterminée, tout en activant la production de celle-ci » — et que c’est « l’arbre lui-même qui donne la mesure de la récolte possible », ce qui le protège de la surexploitation.
L’arbre têtard, comme on le nomme aussi, résiste mieux aux vents, craint moins les parasites. Plus trapu, plus stable, il est moins gourmand en eau. La trogne est une forme de résilience cultivée.
Les noms de la trogne en France : ragosse, ragolle, arbre têtard…
La richesse des trognes se lit d’abord dans le vocabulaire. En France, chaque région a gardé le sien, souvent tiré du patois local. C’est la preuve que cette pratique a été vécue de l’intérieur, transmise oralement, portée par des gens qui avaient l’arbre sous les mains.
En Bretagne, autour de Rennes, on parle de ragosse : l’élagage des branches latérales au ras du tronc, typique des chênes du bocage breton. Au Pays Basque, les hêtres de la forêt d’Iraty sont les haritz kapetatuak. Dans le Centre, on dit trogne ou trognard. Plus loin encore : escoup, hautain, chapoule (Nord-occitan), émonde, ragole (Mayenne), tronche, gueule, mère-souche, arbre à fagots, saouzé escabassa.
La forme varie aussi. Le têtard avec sa grosse tête renflée, le candélabre à plusieurs têtes comme les hêtres basques, la cépée taillée près du sol, les têtes de chat des platanes urbains.
En Puisaye, les noms anciens subsistent dans les archives du territoire : accornus et etrognes désignaient les arbres taillés du bocage local. Ces traces rappellent que la trogne poyaudine n’est pas une réinvention récente. Elle est enracinée dans la langue, donc dans les pratiques.
Ces noms disent quelque chose d’essentiel : la trogne n’est pas un concept. C’est une pratique incarnée, transmise de main en main dans des territoires précis. En Puisaye, on dit simplement trogne. Et tout le monde sait de quoi on parle.
Hugues Barrey et les trognes de la ferme des Metz
À Saint-Sauveur-en-Puisaye, la ferme des Metz est une ferme d’élevage bovin biologique. Hugues Barrey y pratique un pâturage tournant dynamique, nourrit ses bêtes uniquement à l’herbe, gère une zone humide (les marais du Bressus) avec le soin d’un jardinier. Dans ce paysage de bocage, les trognes ne sont pas des curiosités. Elles font partie du système.
Une chose dit beaucoup ici : le CPIE Yonne et Nièvre est basé à la ferme des Metz. L’organisme de protection de l’environnement et l’éleveur biologique partagent le même espace, la même vision du territoire. C’est de là qu’a été lancé, en 2018, le programme « T’as vu nos trognes » : une démarche de science participative visant à recenser, valoriser et réhabiliter les arbres têtards dans le territoire de Puisaye-Forterre. Un travail de terrain, de comptage, d’observation et de transmission.
Les résultats, publiés dans l’Atlas de Biodiversité Intercommunal de Puisaye-Forterre en 2023, dressent un portrait contrasté. Les charmes dominent le bocage poyaudin — largement majoritaires. Les saules têtards, eux, ont quasiment disparu. 35 % des trognes inventoriées présentent des signes de dépérissement, souvent faute de taille depuis trop longtemps. Mais le programme a aussi mis au jour des trésors : 21 arbres « monumentaux », têtes portant plus de quinze branches de plus de dix centimètres de diamètre à la base, témoins d’un bocage qui tient encore.
Divagation sentimentale : quand les trognes se mettent à parler
Le parcours artistique Divagation sentimentale dans les Metz est né d’une rencontre entre Hugues Barrey et le sculpteur Pierre Marty. Chaque année depuis, le projet évolue, se transforme. Une douzaine de pièces en bois brûlé s’intègrent au paysage de la ferme.
Pierre Marty travaille le bois calciné. En 2017, l’incendie de sa propre maison a tout changé : les poutres brûlées, il les a regardées autrement. Il y a vu une matière à travailler. Ponçage pour révéler le graphisme du carbone, feuilles d’or sur certaines parties, assemblage. Destruction et renaissance, le même cycle que l’arbre taillé qui repart.
Le parcours propose plusieurs stations. Une chimère mi-arbre mi-sculpture à l’entrée. Une haie d’honneur le long d’un chemin creux. Un plan d’eau où, au solstice d’hiver, on allume un bûcher monumental (Le triomphe du jour sur la nuit).
Et le chemin des trognes.
Le long de ce sentier d’un kilomètre, des installations sonores sont dissimulées dans les arbres, dans les trognes en particulier. Lorsqu’on passe devant, un son s’enclenche. On entend des textes sur la biodiversité, le réchauffement climatique, les méga-feux. Des mots de Nietzsche. Un poème de Barbara. Le passé rural entre en résonance avec le présent brûlant.
« Il y a une vraie complicité avec Hugues. Il a un rapport à l’environnement qui est très pensé, très respectueux, dans lequel je me retrouve. Pour l’exposition, il y a eu un vrai travail de collaboration. Je l’accompagne dans son regard, en l’emmenant un peu plus loin. »
Pierre Marty, L’Yonne républicaine, décembre 2023
Wanda Skonieczny : la photographie ouverte
Wanda Skonieczny est photographe. Il y a quelques années, elle s’est installée à Saint-Sauveur-en-Puisaye pour une résidence dans la maison de Colette. Plus précisément dans son jardin, qu’elle photographiait en nocturne, à l’aube, loin des regards. Elle cherchait des arbres blessés. Des portraits d’arbres qui porteraient quelque chose.
« Chacun choisissait sa trogne. »
Son geste artistique est singulier. Elle efface la photographie, l’ouvre, puis la recompose à la mine de plomb ou à la pierre noire. La photo devient une graine qu’elle fait germer par le dessin, en ramifications qui débordent hors du cadre. Le geste de l’émondage transposé dans la pratique photographique : supprimer pour que quelque chose de nouveau reparte.
Le projet Trognes a été exposé au Musée Colette d’avril à novembre 2025. Un livre a paru aux éditions Corridor Éléphant. Wanda Skonieczny écrit qu’elle a voulu faire redécouvrir ces arbres « à têtes rondes comme le disait Colette », pour que ses mots nous fassent regarder autrement : « en guidant notre regard vers le haut, dans un message d’espoir et de persévérance. »
Colette et les arbres à têtes rondes
Colette est née à Saint-Sauveur-en-Puisaye en 1873. Elle a passé son enfance dans ces bois, ces chemins creux, ces étangs. Elle les a portés toute sa vie : « j’appartiens à un pays que j’ai quitté ».
Dans Claudine à l’école, elle décrit les bois de Saint-Sauveur avec la précision d’une enfant qui connaît chaque arbre :
« Le charme, le délice de ce pays fait de collines et de vallées si étroites que quelques-unes sont des ravins, c’est les bois, les bois profonds et envahisseurs, qui moutonnent et ondulent jusque là-bas, aussi loin qu’on peut voir… »
Elle ne dit pas « trogne ». Mais elle voit ces arbres, leurs têtes rondes, leurs silhouettes reconnaissables au-dessus des haies du bocage. Wanda Skonieczny l’a suivie jusqu’ici. Guidée par ses mots pour comprendre « cette nouvelle terre d’accueil », elle a cherché dans le même paysage les mêmes formes, les mêmes arbres qui portent des marques.
La trogne de Puisaye est aussi un paysage littéraire. Un de ceux que Colette a traversés sans s’arrêter sur eux, et que d’autres, après elle, ont appris à regarder.
Marcel Poulet : les trognes comme structure du paysage

À Merry-la-Vallée, entre Puisaye et Aillantais, Marcel Poulet peint depuis des décennies. Son travail tourne obstinément autour des mêmes sujets : les arbres, les champs, les chemins, les espaces, les clôtures, les bocages. Les trognes, dans ce territoire, sont partout.
Mais cette peinture du bocage glisse peu à peu vers l’abstraction. Les formes se décantent, les lignes de force émergent, la couleur s’autonomise. On entend dans ses toiles un écho de Vieira da Silva, de Nicolas de Staël, de Raoul Ubac, d’Olivier Debré — des peintres qui ont appris à voir autrement ce qu’ils regardaient, à distiller un paysage jusqu’à sa structure pure. Chez Poulet, les trognes ne sont pas un motif décoratif. Elles sont ossature, ligne de force, rituel de découpe dans un paysage qu’il creuse depuis cinquante ans.
Sa palette est celle du sol poyaudin. Ocres jaunes et rouges, hématites violacées, terres de Sienne, azurite du Maroc, argiles mauves, sables noirs et dorés. Il travaille en technique a tempera (terres colorantes mêlées à de la colle vinylique), au couteau et au pinceau, par aplats et empâtements. Le catalogue d’une de ses expositions dit sobrement ce que cherche cette peinture : « le thème de l’arbre, inlassablement poursuivi et remis en chantier, soutenu par un chromatisme renouvelé » — et plus loin — « paysage, construction du paysage, ses structures, ses lignes de force, ses rythmes, décantés, à la limite souvent de la géométrie pure. »
Son travail est nourri aussi par les textes de Colette (Les Vrilles de la Vigne, Jour gris) et par le quatuor en Fa majeur de Ravel, qu’il écoute en travaillant. Une correspondance s’est tissée entre ses toiles, les mots de l’écrivaine et la musique du compositeur : trois façons différentes de saisir la même lumière, le même espace, le même rapport au vivant.
En 2013, Marcel Poulet publie dans le bulletin de l’Association du Vieux Toucy un article sobrement intitulé « Sauvons nos trognes ». Un signal d’alarme discret, ancré dans une connaissance longue du bocage poyaudin. Celui qui peint les bocages depuis cinquante ans les défend aussi.
« Je m’arrête de travailler sur une toile quand j’ai l’impression qu’elle se met à chanter. »
Trognes et biodiversité : pourquoi la pratique revient
La trogne avait presque disparu. L’agriculture intensive, les remembrements des années 1960-70, la mécanisation : tout cela a vidé les bocages d’une grande partie de leurs arbres têtards. Trop encombrants, trop lents, trop anciens.
Elle revient. Pour de bonnes raisons.
Une trogne produit plus de biomasse qu’un arbre ordinaire. Sa canopée constamment rajeunie offre des micro-habitats exceptionnels pour les oiseaux, les insectes, les chiroptères. Elle stocke du carbone dans un tronc qui peut vivre des siècles. L’arbre têtard est plus trapu, plus résistant aux vents violents. Il peut être conduit sans intrants, sans engrais, sans traitement.
L’agroforesterie contemporaine redécouvre ce que les paysans savaient depuis longtemps : un arbre intégré dans un système agricole peut être plus utile vivant que coupé. La trogne en est la démonstration la plus ancienne. Sur agroforesterie.fr, on parle de working tree : l’arbre qui travaille avec l’agriculteur, pas contre lui.
La trogne est aussi proche parente du plessage, cette technique de haies vives où l’on tresse les branches pour créer des clôtures vivantes. Deux gestes différents, une même philosophie : conduire l’arbre plutôt que le subir.
Dominique Mansion, dont le livre Les trognes, l’arbre paysan aux mille usages fait référence, a documenté ces arbres à travers toute la France. Son travail a posé les bases du Groupe National Trognes, qui coordonne aujourd’hui recherche, formation et valorisation sur tout le territoire.
Trognes en Puisaye : cinq regards sur un même arbre
En Puisaye, cinq regards convergent vers le même arbre.
Un éleveur qui vit avec eux et les fait compter. Un sculpteur qui glisse des sons dans leurs branches pour qu’elles parlent du monde. Une photographe qui ouvre ses propres images et les fait germer au crayon, guidée par les mots d’une écrivaine morte depuis 70 ans. Un peintre qui cherche leurs lignes de force depuis cinquante ans avec les pigments de sa propre terre. Et Colette, qui les a vus enfant sans les nommer et dont les descriptions continuent de guider ceux qui regardent.
La trogne demande une chose simple : qu’on revienne. Une trogne abandonnée, privée de taille, finit par s’effondrer sous le poids de branches devenues trop lourdes. Elle n’est pas un monument qu’on entretient de loin. C’est un engagement qui se renouvelle à chaque coupe. Un geste millénaire qui devient langage commun entre ceux qui habitent un territoire.
Regarder autrement. En guidant le regard vers le haut.
Sources

- Dominique Mansion, Les trognes, l’arbre paysan aux mille usages, Éditions du Rouergue (ouvrage de référence nationale sur la pratique)
- Petit Guide du Trogneur Français, 2e Colloque Européen des Trognes, Sare (Pays Basque), 1-3 mars 2018 — textes Dominique Mansion (cycles de taille, techniques de création, productions)
- Ernst Zürcher, actes du 2e Colloque Européen sur les Trognes, Sare, 1-3 mars 2018 (argument sur la trogne comme rajeunissement permanent)
- CPIE Yonne et Nièvre, Atlas de Biodiversité Intercommunal Puisaye-Forterre, octobre 2023 (données de recensement des trognes, programme « T’as vu nos trognes »)
- L’Autre Quotidien, entretien avec Wanda Skonieczny, 7 septembre 2025
- L’Yonne républicaine, entretien avec Pierre Marty, décembre 2023
- Wanda Skonieczny, Trognes, Éditions Corridor Éléphant, 2025
- Marcel Poulet, « Sauvons nos trognes », Bulletin de l’Association du Vieux Toucy, 2013
- agroforesterie.fr, « La trogne, arbre paysan aux mille usages »
FAQ
C’est quoi une trogne ?
Une trogne est un arbre conduit par émondage répété : on coupe les branches maîtresses à hauteur fixe (entre un et trois mètres), on laisse repartir les rejets, puis on les récolte périodiquement — tous les trois à vingt-cinq ans selon l’usage et l’essence. Ce geste, répété sur des générations, donne à l’arbre sa forme caractéristique : une tête renflée posée sur un tronc trapu, d’où jaillissent des branches toujours au même niveau. N’importe quelle essence peut être conduite en trogne (chêne, frêne, charme, saule, aulne). Ce qui fait la trogne, c’est le geste, pas l’arbre.
Quelle est la différence entre une trogne et un arbre têtard ?
Les deux termes désignent le même type d’arbre. « Têtard » est le nom le plus courant en dehors des régions qui ont conservé leur vocabulaire local. « Trogne » est le terme du Centre de la France, et notamment de la Puisaye. Il existe de nombreux noms différents pour cet arbre en France : ragosse en Bretagne, haritz kapetatuak au Pays Basque, escoup ou ragole ailleurs. En Puisaye, les archives mentionnent aussi les termes anciens accornus et etrognes.
Quand tailler les trognes ?
La taille des trognes se pratique en période de repos végétatif, généralement entre novembre et février. On attend que la sève soit descendue pour ne pas affaiblir l’arbre. L’intervalle entre deux tailles varie selon l’usage et l’essence : de un à trois ans pour un saule en baguettes de vannerie ou un arbre fourrager, jusqu’à quinze à vingt-cinq ans pour du bois de chauffage ou du bois d’œuvre. L’essentiel est la régularité : un arbre taillé régulièrement développe son renflement caractéristique et peut vivre des siècles.
Pourquoi les trognes sont-elles importantes pour la biodiversité ?
Les vieilles trognes offrent des micro-habitats exceptionnels. Leurs cavités accueillent les oiseaux cavernicoles (chouettes, mésanges), les chiroptères, les insectes saproxyliques. Leur canopée constamment rajeunie attire les insectes pollinisateurs. Leur tronc stocke du carbone sur des siècles. Dans le bocage poyaudin, les trognes sont l’un des éléments les plus précieux du maillage écologique : l’Atlas de Biodiversité de Puisaye-Forterre (2023) a recensé 21 arbres têtards « monumentaux » dans le territoire, tandis que 35 % des trognes inventoriées présentent déjà des signes de dépérissement.
Qu’est-ce que le programme « T’as vu nos trognes » ?
« T’as vu nos trognes » est un programme de science participative créé par le CPIE Yonne et Nièvre en 2018, basé à la ferme des Metz à Saint-Sauveur-en-Puisaye. Il vise à recenser, évaluer et valoriser les arbres têtards du territoire de Puisaye-Forterre. Habitants, agriculteurs et naturalistes participent à l’inventaire. Les résultats publiés en 2023 ont mis en évidence à la fois l’héritage remarquable du bocage poyaudin (21 trognes monumentales) et sa fragilité : 35 % des arbres recensés présentaient des signes de dépérissement, principalement des charmes trop matures ou privés de lumière.