Richard Brautigan, une petite musique dans l’Amérique sauvage

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Richard Brautigan naît en 1935 à Tacoma, dans l’État de Washington. Quarante-neuf ans plus tard, il se tire une balle dans la tête à Bolinas, en Californie. Entre les deux : dix romans, dix recueils de poèmes, et une présence singulière dans la littérature américaine du XXe siècle, inclassable, libre, étrange. On l’a rangé avec les Beats, puis avec les hippies. Il n’était ni l’un ni l’autre tout à fait. Son œuvre a trouvé des millions de lecteurs, et marqué quelques écrivains décisifs. Parmi eux, en France, l’écrivain paysan André Bucher, qui lui a rendu hommage avec Pays à vendre, un roman qui joue lui aussi avec les codes du roman noir dans les années 70, tout en portant l’esprit libertaire de l’après-68.

Deux romans frères qui jouent avec les codes du roman noir

Une enfance fracturée, une écriture forgée dans la marge

Brautigan grandit dans la pauvreté. Son père disparaît tôt. Sa mère enchaîne les hommes, les déménagements, l’instabilité. À 20 ans, après une tentative de se faire arrêter pour attirer l’attention, il est interné à l’Oregon State Hospital. Diagnostic : schizophrénie paranoïde. On lui administre des électrochocs. Il en sortira avec, selon ses propres mots, une capacité à entendre les choses autrement.

En 1956, il quitte l’Oregon pour San Francisco. Il a 21 ans, aucune publication, aucun réseau. Il trouvera les deux dans le milieu Beat, pas en tant que figure centrale, mais comme présence discrète, observateur, auteur de tracts de poèmes qu’il distribue lui-même dans la rue à quelques cents. C’est là qu’il croise Allen Ginsberg, Lawrence Ferlinghetti, le monde de City Lights.

La marge n’est pas chez Brautigan une posture. Elle est un point de départ, géographique, social, existentiel. Son écriture naît de là.

La pêche à la truite en Amérique : quand la nature devient personnage

La pêche à la truite en Amérique paraît en 1967. Le livre se vendra à plus de quatre millions d’exemplaires. C’est une anomalie éditoriale : un roman sans intrigue linéaire, construit par fragments, où « la pêche à la truite en Amérique » est à la fois un lieu, un personnage, une idée, un état d’esprit. La nature n’y est pas un décor. Elle est la matière même du récit.

Ce livre fait le pont entre la Beat Generation et le mouvement hippie. Ses contemporains le décriront comme « le dernier des Beats ». Il ne se reconnaîtra dans aucune étiquette.

Les œuvres qui suivent confirment la singularité de la démarche : Sucre de pastèque (1964), Un général sudiste de Big Sur (1964), La Vengeance de la pelouse (1971), Mémoires sauvés du vent (1982). Chacune tient dans une écriture par éclats, brève, lumineuse, mélancolique. En France, c’est Christian Bourgois éditeur qui publie l’ensemble de l’œuvre, dans les traductions de Marc Chénetier, américaniste et premier passeur sérieux de Brautigan en langue française.

Une écriture à la basse continue : humour, poésie, jazz

La Beat Generation n’a pas seulement produit une littérature. Elle a produit une façon d’écrire, rythmée par le jazz, par le bop, par la cadence des improvisations de Coltrane ou de Charlie Parker. On appelle cela la « prosodie bop » : une écriture qui cherche le tempo, le swing, l’inattendu de la phrase qui bifurque. Brautigan en hérite, mais il l’interprète à sa façon : plus douce, plus oblique, moins furieuse que Kerouac.

Son humour est surréaliste et moqueur. Ses métaphores sont inattendues, parfois absurdes, toujours précises dans leur étrangeté. Et sous l’humour, quelque chose de sombre qu’il ne cache pas. Il le transforme.

Mathias Malzieu l’a dit à La Grande Librairie en décembre 2016 avec ses mots à lui :

« C’est un cow-boy tendre, c’est un engagement poétique, il met le rêve et l’enfance au premier plan, avec une générosité totale, et un humour parfois un petit peu cruel… même quand c’est noir c’est un auteur qui arrive à faire des trous à l’intérieur de la noirceur et ça fait des ciels étoilés, il arrive vraiment à nous créer des choses incroyables et dans toutes les formes, on a l’impression qu’on pourrait le chanter, on pourrait le lire, on pourrait raconter des histoires, on pourrait parler de Richard Brautigan… »

L’écriture de Brautigan est musicale avant d’être narrative. Elle tient par le rythme, la respiration, les silences entre les phrases courtes. C’est aussi pour ça qu’elle n’a pas vieilli. André Bucher, qui avait commencé par écrire de la poésie à 20 ans, savait aussi travailler la musique de la langue, des mots, du langage.

Un privé à Babylone (1977) illustre une autre facette : le jeu avec les genres. Brautigan y déconstruit le roman noir à la Dashiell Hammett, avec un détective privé sans talent, sans munitions, sans charme, qui se perd dans des rêves de Babylone au milieu de ses enquêtes. C’est son quatrième roman parodiant un genre littéraire. L’humour y est corrosif, le ton décalé jusqu’au bout.

André Bucher et Richard Brautigan : une filiation à plusieurs voix

C’est dans l’entretien Confidences de l’oreille blanche, publié dans la Revue critique de fixxion française contemporaine en 2015, qu’André Bucher le dit explicitement : Pays à vendre est un hommage à Brautigan, et un clin d’œil à l’esprit libertaire de 68.

Le roman suit Nils Baker, détective privé au grand cœur, qui a quitté Paris en 1971 pour s’installer en Haute-Provence, près de Sisteron. Il cultive une terre entre deux affaires locales : embrouilles immobilières couvertes par les politiques, meurtres, disparitions. Dans sa ferme, entouré d’un carré de fidèles, il résiste comme le dernier des Mohicans face aux spéculateurs. Le roman s’ouvre sur cette voix :

« J’étais privé dans la région parisienne dans les fameuses années 1960. À cette époque je pataugeais comme bien des privés dans la semoule habituelle. Fugueurs jamais retrouvés, surveillances fastidieuses, problèmes immobiliers, histoires d’adultère, extorsions de fonds, filatures, etc. – pas de quoi pavoiser. Si bien qu’en 1971, j’ai atterri avec une toute petite valise à la porte des Alpes. »

Ce ton — l’autodérision, la phrase qui désamorce, le dépouillement narratif — est exactement ce qui relie Bucher à Brautigan. Quand Bucher s’est mis à écrire, dans les années 1980, il s’est retourné vers ses « années beatnik et libertaires ». Il parle lui-même d’un « roman à rebrousse-poil ».

Le rapprochement ne se limite pas au nature writing. Comme Un privé à Babylone, Pays à vendre détourne le roman noir pour lui faire servir autre chose : une vision du monde, une liberté de ton, un refus de la forme close. Chez Brautigan, le détective C. Card n’a ni talent ni munitions. Chez Bucher, Nils Baker cultive sa terre entre deux filatures. Les deux personnages habitent le genre en dehors du genre.

L’humour n’est pas un ornement. C’est une façon de regarder. La dimension poétique et surréaliste traverse les deux œuvres : des images inattendues, des ellipses, une musicalité dans la phrase qui ne doit rien à l’académisme.

Le réseau littéraire est commun. Bucher cite Jim Harrison, Thomas McGuane, Rick Bass. Toute une Amérique sauvage et libertaire, proche de la terre, des rivières, des animaux. Brautigan appartient à ce monde-là, par le territoire (Bolinas, l’Idaho, les Rocheuses) et par le regard.

Ce qui les relie au bout du compte : la nature comme langue, pas comme sujet. Ni chez l’un ni chez l’autre elle n’est un prétexte à lyrisme ou à leçon. Elle est là, présente, précise, indifférente et essentielle à la fois. De la ferme de Grignon à 1000 mètres d’altitude dans la vallée du Jabron aux collines de Bolinas en Californie, deux libertés géographiques intimes se répondent.


Sources

FAQ

Qui est Richard Brautigan ?

Richard Brautigan (1935–1984) est un écrivain américain, auteur de dix romans et dix recueils de poèmes. Né à Tacoma (Washington), il s’installe à San Francisco en 1956 et devient une figure de la contre-culture américaine, à la croisée de la Beat Generation et du mouvement hippie. Il se suicide en 1984 à Bolinas, Californie.

Quels sont les livres de Richard Brautigan traduits en français ?

L’essentiel de l’œuvre de Brautigan est disponible en français chez Christian Bourgois éditeur, dans les traductions de Marc Chénetier : La pêche à la truite en Amérique, Sucre de pastèque, Un général sudiste de Big Sur, La Vengeance de la pelouse, Mémoires sauvés du vent, Un privé à Babylone, Le monstre des Hawkline, Retombées de sombrero.

Quel est le lien entre Richard Brautigan et André Bucher ?

L’écrivain André Bucher a rendu explicitement hommage à Brautigan dans son roman Pays à vendre, un livre qui se déroule dans les années 70 et joue avec les codes du roman noir à la manière de Un privé à Babylone, en portant l’esprit libertaire de l’après-68. Les deux œuvres partagent un même rapport à la nature, à l’humour, à la dimension poétique et surréaliste de l’écriture, et au réseau littéraire américain (Jim Harrison, Thomas McGuane, Rick Bass).