
L’Esprit de la Ruche de Victor Erice, film sorti en 1977, situé en Castille vers 1940, suit Ana et Isabel, deux sœurs fascinées par le film Frankenstein projeté dans leur village. Leur père, apiculteur solitaire, et leur mère, mélancolique, vivent dans une demeure imposante et mystérieuse. Ana, intriguée par un fugitif blessé, explore ses peurs et la réalité, symbolisée par les abeilles et la solitude. Le film est une méditation poétique sur l’enfance, la découverte du monde et les secrets familiaux.
Le monde à travers les yeux d’Ana et d’Isabel
Il était une fois, quelque part en Castille, vers 1940. Une camionnette arrive dans un petit village en fin d’après-midi. « Le film est arrivé ! Le film est arrivé ! » Les enfants s’agitent. « Regardez, les bobines ! ». C’est un cinéma itinérant qui projette Frankenstein. Tout le village se presse dans la salle, s’excite, se tait quand la lumière s’éteint. Les visages fixent la toile. Un monde imaginaire est là.
Des abeilles. Une petite société agitée. Une petite musique comme un refrain. Un homme est seul avec ses ruches, caché sous son habit de protection. C’est le père.
Une femme écrit une lettre, dans une lumière dorée. « Les filles et moi essayons de survivre (…). Il est difficile de se sentir nostalgique après ce que nous avons vécu ces dernières années (…). Je ne sais pas si cette lettre arrivera jusqu’à toi (…).» A qui parle-t-elle ? Un amant ? Un frère ? Un fils ? C’est la mère. Un train. Un échange de regards. Un militaire à travers la vitre.
Qui es-tu Frankestein ?
La petite musique du gousset quand on l’ouvre. L’homme aux abeilles. Il regarde l’affiche de Frankestein puis rentre à la maison. C’est une immense demeure bourgeoise. L’intérieur est filmé en clair-obscur. Portes, couloirs, fenêtres, pièces dans la pénombre dessinent un lieu familial traversé d’ombres et de secrets. La lumière intérieure est couleur miel. L’homme entre dans son bureau rempli de livres ; il lit son journal ; il ouvre la porte fenêtre pour écouter le son du cinéma qui parvient jusqu’à lui. A l’écran une petite fille joue au bord d’un étang. D’un buisson sort la Créature. « Qui es-tu ? Viens-tu jouer avec moi ? Veux-tu une de mes fleurs ? » Le film est en noir et blanc. Ana est bouleversée par cette inquiétante étrangeté. Ana et Isabel, les deux petites sœurs, sont proches. « Isabel, pourquoi l’a-t-il tuée ? » Elles courent et crient en rentrant à la maison.
La prière du soir. Ana et Isabel chuchotent dans le noir de la chambre pour prolonger le film, pour parler des esprits et des corps, de la Créature… La parole de l’autre rassure. Le père va et vient et siffle dans le bureau. Lumière en clair obscur. Sa solitude. Il écrit son journal. Réflexions sur la vie bourdonnante des abeilles, leur multitude. Une triste épouvante… Le vitrail de la porte est en forme d’alvéoles. Le décor joue des correspondances. Le père s’est endormi sur son bureau. Victor Erice s’est inspiré de l’écrivain Maurice Maeterlinck et de son livre « La Vie des Abeilles » pour dessiner cette figure de philosophe savant, de poète mélancolique, de père solitaire. La mère est couchée, filmée en plan serré. L’homme la rejoint dans le lit mais on ne voit que son ombre sur le mur. Qu’est-il arrivé à ce couple séparé ?
Des quatre coins du village, les mômes accourent à l’heure de l’école et chantent en chœur les tables de multiplication. Don José va se fâcher. C’est un bonhomme de carton avec quelques organes manquants. C’est une leçon d’anatomie. « Il y a encore une chose très importante. Ana ? » Isabel souffle. « Les yeux, il manque les yeux à Don José ! » C’est la petite Ana, qui donne ses yeux à Don José. Le film est récit d’apprentissage. Il est expérience du monde. Ana apprend à voir : l’imaginaire, la peur, le quotidien ; la vie et la mort ; la nuit et le jour.
La maison avec le puits est lieu d’aventures pour les deux sœurs. Un jour, Ana revient seule. Elle lance une pierre au fond du puits. Elle a les cheveux noirs, les yeux noirs. Petite frimousse.
La trace d’un pas.
Le jeu des ombres chinoises
Le jeu des ombres chinoises. La conversation du soir des deux sœurs.
Le père et ses filles sont à la cueillette aux champignons. Un lent travelling latéral dans les arbres matérialise la douceur familiale. C’est un apprentissage : les bons champignons et les venimeux. Une musique enfantine. En charrette, le père s’éloigne au loin sur la route. Victor Erice aime à filmer les chemins, les lignes de fuite vers l’horizon, dans de vastes plans d’ensembles. Il est un cinéaste frère d’Abbas Kiarostami. Les thèmes des deux cinéastes sont proches : enfance, paysages, imaginaire…
Les filles sautent sur les lits, la bonne intervient. La toilette, le jeu avec le blaireau et la mousse, l’eau de Cologne… Les jolis minois.
Les deux sœurs écoutent le rail pour entendre arriver le train. C’est un danger, aussi.
Ana regarde l’album de photos. La mère joue du piano. Elle est filmée dans un gros plan. Derrière elle le rectangle jaune de la porte et la grille des alvéoles matérialisent un espace intérieur clos. Ana souffle sur la ruche d’observation installée dans la maison. Isabel joue avec le chat. Tempo lent, silence du dehors, chacun semble immobile avec son monde minuscule… Une petite glace est attrapée pour saisir le reflet de lèvres rouges.
L’esprit de la ruche est en lisière des peurs
Le découpage détaille une peinture. Un crâne. Ana tape à la machine, installée devant le bureau du père. Isabel crie. Ana la découvre sur le sol. « Allez, lève-toi, ne fais pas l’idiote ! » Joue-t-elle ? L’esprit de la ruche est en lisière des peurs. « Isabel, dis-moi ce qui t’es arrivé. ». La maison est un labyrinthe immense de couloirs et de portes à ouvrir dans un silence mortuaire, juste secoué par l’élan vital des vies enfantines. La lumière irréelle est à l’intérieur. La pénombre est mordorée. Le soleil est absent des scènes d’extérieur.
Un feu, des enfants sautent à travers les flammes, sous l’œil d’Ana, petite solitaire. La silhouette noire d’Isabel se fige au-dessus du feu. C’est une image figée, une cassure. Victor Erice en explique le sens dans l’entretien avec Alain Bergala proposé en complément. C’est la disparition symbolique d’Isabel comme personnage médiateur. Désormais Ana ira seule dans son apprentissage du monde.
Où va-t-elle Ana ? Elle a mis ses chaussures et se glisse dans la nuit. C’est l’heure du conte, des froissements lumineux, des inquiétudes.
Un homme blessé saute du train en marche et fuit vers la maison au puits. Soldat, brigand, assassin ? Républicain fuyant le franquisme ? Ana le découvre. Petite mère, elle tend une pomme. La petite fille de Frankenstein tendait une fleur. L’homme ouvre un gousset, qui joue sa petite musique. Anna lève la tête, triste. L’homme esquisse un geste de magicien pour trouver un sourire. Au loin dans la nuit, des crépitements d’armes à feu autour de la maison au puits. C’est une ellipse du récit pour dire la mort de l’homme abattu par la police. C’est toute la construction du film que joue de l’ellipse, de glissements, de correspondances, de circulation d’affects et s’échappe d’une linéarité narrative. Le père vient récupérer son gousset musical. Dans la salle du cinéma, devant la toile blanche, un corps est étendu. Le père récupère des affaires volées. A table, le père et la mère ne parlent pas. Les filles jouent avec leurs bols. Le père dévisage Ana.
Ana retrouve la cachette. Du sang sur la paille. C’est l’expérience du monde, la confrontation enfantine à la mort. Son père la trouve. Elle fuit. L’immensité des terres. La nuit, les cris des chiens. Les villageois cherchent Ana. Un champignon. De quel côté est-il ? De la vie, de la mort ?
La mère a reçu une lettre qu’elle brûle.
« Elle est vivante, Ana »
Le reflet d’Ana dans l’eau et le visage de Frankestein. Ana laisse venir à elle le spectre. Elle ne crie pas. Muette, elle dévisage la Créature. Le mouvement du film est circulaire et retrouve le récit imaginaire de Frankenstein. Ana grelotte, ses lèvres tremblent. Un médecin est venu à la maison. La mère pour la première fois exprime une émotion. Elle a quitté le monde des mots. « Elle est vivante, Ana », dit le médecin. Vivante, après sa traversée des ombres. Voilà le père qui déambule à nouveau, et parle du monde des abeilles.
Un halo lunaire pénètre dans la pièce, c’est un appel. Ana avance. Qui cherche-t-elle ? Un Frankenstein imaginaire, un soldat fugitif tué par la police ? Un esprit ? Ana a appris à jouer avec ses peurs.
Éditeur du DVD : les éditions Montparnasse
Titre du film : L’esprit de la ruche (El Espíritu de la colmena)
Avec Fernando Fernan Gomez, Ana Torrent, Teresa Gimpera
Format audio : VO (espagnol) STF, son stéréo.
Image : Couleur
Réalisateur : Victor Erice
Durée totale : 97 mn
Public : Tous publics
Genre : drame, récit d’apprentissage
Sortie Cinéma : 1973
Version : DVD
Format vidéo :16/9
DVD Bonus :
Contrechamps sur Victor Erice (31mn). Entretien réalisé en 2008 par Alain Bergala. Du rôle de la censure à l’influence du cinéma hollywoodien, du cahier des charges initial pour la réalisation d’un film de genre à la rencontre avec Ana Torrent, Victor Erice déconstruit sa première réalisation et son rapport au cinéma.
Les empreintes d’un Esprit (1998, Couleurs et N&B, 48 mn). De retour sur les lieux du tournage de L’Esprit de la ruche, le cinéaste Victor Erice, le producteur Elias Querejeta, le scénariste Angel Fernandez-Santos et l’actrice Ana Torrent racontent l’itinéraire du film. Un commentaire off situe le film dans le cinéma contestataire de l’Espagne franquiste. Reportage didactique un peu fourre-tout.
Cette chronique a été publiée la première fois sur Parutions.com en janvier 2009.
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