
Colette, originaire de Puisaye, une région bourguignonne initialement sans vignes productives notables, a développé un rapport singulier et évolutif avec le vin. Enfant, elle connaissait le « petit bourgogne anonyme » et le vin léger de Treigny qui n’avait pas résisté au phylloxéra, mais aussi des « vins de choix » de la cave paternelle. Ce n’est que plus tard, par un « grand et tardif coup de foudre » pour la Côte-d’Or et Dijon, qu’elle découvrit les grands crus bourguignons, se sentant « victime élue ». Ce « lyrisme du vin » a ainsi mêlé ses souvenirs d’enfance à une appréciation œnologique progressive, contribuant à la façonner en « très sortable Bourguignonne ». Elle affirmait que la mise en valeur du terroir et de la nature, dont sa Bourgogne natale, était une composante essentielle de son œuvre.
En pays connu, Colette, éditions Ferenczi, 2ème édition, 1950
« Le lieu de ma naissance, la Puisaye autrefois boisée serré, peut-elle compter pour enclave de la Bourgogne ? Le moins que nous revendiquions, nous autres Poyaudins et Forterrats, c’est le droit de nous dire Bas-Bourguignons. Dans mon petit âge, la Forterre et la Puisaye étaient deux régions pauvres, exploitées principalement par les charbonniers experts à construire les belles meules où la « charbonnette » cuit étouffée. Un fil de fumée vertical et bleu, au lever humide du jour, montait de chaque dôme secrètement igné. Puis le vent se levait et cassait par le milieu le brin de fumée avant de le dissoudre en brume…
Le chanvre abondait aussi, par enclos fermés de haies vives. Sa douceâtre, sa soporifique odeur endormait les enfants assis à l’ombre des hautes tiges porte-graines, que pillaient les oiseaux. Des sablonnières jaillissait la bruyère à perles rouges, et le genévrier bleu. Mais mon enfance ne se souvient d’aucune vendange. Ma Bourgogne n’a point de vignes, je l’avoue pour respecter la vérité. Du côté de Treigny, un vin léger, d’une jolie couleur de rubis un peu mauve, ne résista pas au phylloxéra.
La veine qui charrie les crus illustres passe assez loin de la Puisaye, bifurque puis tarit. Point de pampres au-dessus de mon berceau, si ce ne fut quelque treille bordant un mur, des tonnelles bien épaisses sous lesquelles la grappe trop ombragée s’étire, maigrit, et ne mûrit que si l’arrière-saison se fait brûlante. Les jours d’automne torrides ne sont pas rares en Auxerrois. Le terroir s’y réclame de la vraie Bourgogne et jusqu’à notre Puisaye étend le rude rayon, la sonore gelée qui sur la Côte-d’Or apprêtent les grands vins.
Veuf de ceps, mon pays natal buvait du vin. Le petit bourgogne anonyme y coulait en chopines, en setiers et demi-setiers, en verrinées. Il signait sa présence et sa vogue, sur les tables de bois grattées au tesson de verre, en cercles violâtres indélébiles. Les soirs d’hiver, le vin jeune — six sous le litre — bouillait à pleins pots, et dans son écume rose dansaient la rouelle de citron et l’épave de cannelle, pêle-mêle avec les dix grains de poivre et les radeaux des rôties naufragées.
Est-ce grâce au vin à six sous le litre que se forment une révérence, une compétence ? Non. C’est toujours l’amour qui décide de tout. La merveilleuse vitalité d’une mémoire enfantine assemblait, en moi, un château solide de souvenirs : les miaulements hivernaux, les fortes détonations des bûches, les jets de gaz bleu qu’on appelle chez nous « pets de bois », la saveur de la frottée d’ail, — un Bourguignon consommait autant et plus d’aulx qu’un Provençal — chacun de mes sens, empanaché de rurale poésie, secouru par le lyrisme du vin, travaillait à faire, d’une enfant de la Puisaye, la très sortable Bourguignonne que je suis restée. Ce que n’eût pas parfait le vin au litre, je le trouvai dans la cave paternelle. Notre coteau rocheux gardait bien les dépôts que mon père constituait en vins de choix. Méridional et sobre, il ne les buvait pas. Ma mère, pour deux doigts de Chambertin, avait le feu aux joues et repoussait son verre à demi plein. Il est piquant que j’aie travaillé, mieux que mes parents, à jouir des chais assis en plein roc éclaté. Je bus du vin tous les jours, très peu à très peu, savourant la gorgée au passage, négligeant pendant les repas l’eau claire qui « fait grenouille » et oscille en poche lourde dans l’estomac. Mon gobelet de verre épais était assez petit pour que je le tarisse, assez grand pour me contenter.
Ce n’est pas dans mon jeune temps que j’approchai Dijon enflammé de vignes, ni Beaune où le vin descend sous terre au chant des futailles. Longtemps je m’en tins, pour les bienfaits de mon terroir pauvre, à ce qu’il me donnait gratuitement : la châtaigne et la pomme, la corme qui se mange blettie comme la nèfle, l’alise rousse qui appartient à tous, la prunelle à laquelle l’eau-de-vie emprunte une saveur fine. Et la courgelle que j’allais oublier ! D’aucuns l’appellent cornouille. Elle choit, mûre, au mois d’août, tache la terre d’écarlate, se met en confiture, et les enfants mangent le restant…
Verger sauvage, baies astringentes ou douces, mannes d’un pays de maigre ressource, j’espère que vous n’avez pas délaissé ma Puisaye illuminée d’étangs. J’étais plus anxieuse, il y a un demi-siècle, de découvrir une source, d’exhumer la truffe grise, odorante quand elle est crue, insipide après la cuisson, de contempler en silence le dos vernissé d’une faisane sur ses œufs, que d’aller passer endimanchée une semaine à Paris. D’accès facile au bout d’une voie ferrée, Paris me semblait plus proche, plus intelligible que la Côte-d’Or inconnue. Celle-ci me ménageait un grand et tardif coup de foudre. Le premier séjour que j’y fis me planta, en plein septembre rougeoyant, parmi les collines chargées de leur récolte, dans Dijon qu’une fête locale, l’arrière-saison chaude et ses frairies mettaient en feu, qui n’avait honte ni d’être riche, ni de prodiguer ses trésors de cité ouverte au plaisir gastronomique, toute ruisselante de ses vins inépuisables.
Monseigneur le Vin de Bourgogne paradait dans la tasse d’argent, dans le verre à patte et le gobelet, rougissait l’ombre profonde des souterrains, les nappes fleuries et les tables d’auberges. Il entendait les discours officiels et les pétards d’artifice ; il s’égouttait dans la poussière chaude sous les tentes foraines, donnait son aide puissante aux pâtés en croûte et aux gigots à l’ail… De trois jours il ne me quitta pas et fit de moi sa victime élue, une victime bien consentante…
C’est à cause de ces trois jours-là que je voulus, plus tard, revoir par contraste les vignes bourguignonnes dans le moment ambigu où le printemps n’est qu’une date, un frémissement, une phrase brève qu’improvise le merle. La vigne semblait dormir, osseuse, alignée sévèrement. Sur son bois le bourgeon n’avait pas encore changé de forme. Un peu de vieille neige s’attachait au versant froid des chemins. Mais les premiers pissenlits boutonnaient, les chenilles des noisetiers attendaient pendantes, les gelées nocturnes avaient comme ébouillanté le chiendent. Qui eût dit que l’exubérance couvait ? Je ne pensais pas à l’explosion du printemps. Il m’était doux qu’austère et rapetissée la Bourgogne des grands crus ressemblât de si près, dans sa nudité mamelonnée, à l’autre Bourgogne, à ma bien-aimée Bourgogne pauvre. »
Colette, En pays connu, 1949
Pour aller plus loin :
Colette entre dans le domaine public
Le 1er janvier 2025, Colette est entrée dans le domaine public, permettant la libre réédition et adaptation de ses œuvres. Plusieurs maisons d’édition ont saisi cette opportunité, proposant de nouvelles versions de ses romans et articles. Cette entrée favorise la transmission culturelle et stimule la créativité contemporaine autour de l’œuvre de l’auteure.
Née en Bourgogne, Colette (Sidonie-Gabrielle Colette) a marqué la littérature française par son style unique et sa personnalité hors du commun. Son enfance à Saint-Sauveur-en-Puisaye a profondément influencé son œuvre, notamment ses romans autobiographiques comme La Maison de Claudine et Sido.
La maison de Colette à Saint-Sauveur-en-Puisaye
La maison natale de Colette, située à Saint-Sauveur-en-Puisaye, a ouvert ses portes au public le 25 mai 2016. Chaque espace de cette demeure raconte une partie intime de la vie de l’écrivaine, offrant aux visiteurs une immersion dans son univers.
Colette a aussi correspondu, de 1940 à 1953, avec Lucien Brocard qui, dans les années vingt, a repris l’exploitation de l’entreprise Vins Brocard fondée par son père en 1890 au cœur même des entrepôts de Bercy, haut lieu du vin parisien durant près d’un siècle. Spécialisé dans le commerce des vins et spiritueux, Lucien Brocard a rempli la cave de la romancière, notamment pendant la guerre chaque fois qu’elle était « à sec ». Il lui a fait découvrir de nouveaux terroirs, des crus rares et des vins inhabituels. Il a même créé une cuvée en son honneur, La Vrille Verte. Cette longue correspondance de soixante-deux lettres que Colette lui a adressées permet de mieux comprendre ce que fut le rationnement durant l’Occupation et d’appréhender ses goûts en matière de vin qu’elle appréciait en connaisseuse.
Colette, la passion du vin, Bernard Lonjon, éditions Jacques Flament, collecton Les revenents
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