
Dans À l’écart André Bucher prend la parole et partage sa vision sur le rôle de l’écrivain-paysan, son rapport au temps et aux saisons, l’enracinement au lieu et le déracinement pas l’écriture. Qu’est-ce qu’écrire sur la vallée du Jabron et passer d’une expérience particulière à une vision plus globale ? Au fil de ces textes, André Bucher revient sur l’écologie actuelle, le rapport que ce précurseur de l’agriculture bio entretient avec la nature, le lien qu’il tisse entre ces paysages où il évolue et son imaginaire.
A l’écart, récit d’André Bucher, Le Mot et le Reste, 2016
« De même qu’il existe une lutte à mener sur le langage, on peut être natif d’un pays, supposé enraciné – je préfère dire ancré – et le regarder mourir. On peut aussi venir d’ailleurs et en faire partie intégrante. On en revient à cette évocation des racines. Aériennes, souterraines, elles vous poussent ou vous retiennent. En soi, l’écriture propose un déracinement dans ce mélange permanent d’appartenance et d’exil. Ce qui explique mon obstination face à cet incessant flux et reflux, à vouloir planter, éclaircir, élaguer et non seulement abattre, mais remplacer, réparer même. Les arbres symbolisent la jonction, une symbiose adéquate entre ces pratiques. »
Davide Vago : « André Bucher, dans À l’écart vous vous définissez comme « écrivain-paysan », écrivain dans et non sur la nature. Pourriez-vous précisez quelle définition vous donnez à ce mot ambigu et polysémique de « nature » ? Pour certains, la vallée du Jabron, où vous vivez, s’apparenterait à un wilderness – version miniature, bien évidemment – alors qu’à mon avis, c’est une certaine notion de distance qui vous mettez toujours en avant. »
André Bucher : « Le Petit Larousse donne une définition de nature assez pertinente. « Nature : ensemble des êtres et des choses ou éléments divers qui composent l’univers » ou encore : « qui a trait au monde physique pouvant être considéré en dehors de l’homme ». Ce qui se rapproche de ce fameux wilderness américain auquel vous faites allusion. Même si ce n’est pas vraiment le cas dans la vallée du Jabron. Au mieux peut-on parler de vie sauvage et d’espace relativement domestiqué dans un pays, un territoire. Or il y a forcément une tension entre l’activité humaine et son environnement, son observation puis l’immersion dans un tel endroit. Dans À l’écart, ces dernières précèdent toujours sa dimension culturelle, d’où la notion de distance (ou écart) que vous évoquez. »
André Bucher, Davide Vago, « Cultiver la convergence. Entretien d’André Bucher avec Davide Vago » in Literature.green, septembre 2019
André Bucher invité de la Grande Librairie : dialogue avec François Busnel




François Busnel avait déjà invité André Bucher dans son émission Les livres de la 8 sur Direct 8. L’écrivain français avait alors dialogué avec Dan O’Brien, écrivain et éleveur de bisons américain. En mai 2016 l’écrivain de la vallée du Jabron vient présenter A l’écart , un pas de côté par rapport au roman, une réflexion ouverte, fragmentaire, sensible sur le métier d’écrivain paysan.
François Busnel : « Vous nous emmenez, au-delà de la description, dans une espèce de délire, parfois onirique, vos personnages qui, tout à coup, voient les arbres s’animer ou les oiseaux, très très présents dans votre œuvre romanesque, les oiseaux se battre, les oiseaux, au contraire, annoncer telle ou telle chose qui va pouvoir arriver dans le cœur des hommes. »
Le dialogue entre François Busnel et André Bucher, présenté dans cet extrait de La Grande Librairie sur France 5, se concentre sur l’identité singulière de Bucher en tant qu’« écrivain-paysan » et le lien profond qu’il établit entre son travail de la terre et son écriture.
Voici les points clés du dialogue :
• L’identité « écrivain-paysan » : André Bucher, qui vit dans la Drôme provençale, dans la vallée du Jabron, et a été berger, insiste sur le fait que le travail de la terre et celui de l’écriture sont indissociables pour lui, relevant tous deux de la « culture« . Il souligne que sa vie en altitude (entre 1000 et 1540 mètres) dans les pré-Alpes du Sud, au climat rude, nourrit son œuvre et lui donne de la force.
• L’importance de l’imaginaire dans les territoires rudes : Bucher estime que les endroits difficiles ont besoin non seulement de services publics et d’infrastructures, mais surtout d’un « imaginaire« . François Busnel renchérit, notant que Bucher plaide pour plus de poètes, d’écrivains et de fictions pour habiter ces lieux. Bucher a d’ailleurs exploré cette idée dans son roman La Vallée seule, imaginant une vallée utopique où les habitants prendraient soin les uns des autres grâce à une « magie délicate » autour d’un animal mythique, développant ainsi « l’intelligence du cœur« .
• Écrire dans la nature, non sur la nature : Bucher fait une distinction fondamentale : il n’écrit pas sur la nature mais dans la nature. Il explique être en immersion totale avec son environnement, se réveillant et vivant au milieu de la forêt et de la montagne, ce qui rend impossible de se scinder de cet environnement. Son écriture est imprégnée de cette proximité, au point de ne pas nécessiter de descriptions détaillées. Au lieu de cela, il emmène le lecteur dans une dimension parfois onirique, où les arbres s’animent et les oiseaux deviennent des présages.
• L’incarnation du lieu : cette imprégnation est résumée par la phrase en exergue de son livre À l’écart : « Ne sois pas un montagnard, sois une montagne« . Pour Bucher, il s’agit d’incarner et de se laisser submerger par ce qui nous entoure, une idée qu’il peine à expliquer en quelques mots mais qui rejoint la pensée d’Aldo Leopold selon laquelle une montagne peut comprendre le sens du ruisseau.
• Rejet des clichés sur la nature : Bucher rejette fermement le « cliché haineux » d’une nature « donnée et généreuse, refuge des âmes tourmentées« . Il insiste sur la connexion et la sensibilité plutôt que la sensiblerie.
• L’influence des Amérindiens : il évoque sa proximité littéraire avec les Amérindiens, citant l’exemple des Alaskains qui, pour fabriquer leurs tambours ou armures, demandaient à l’animal ou à l’arbre de donner leur vie, instaurant une relation de protection et d’invincibilité.
• Fait divers et le jeu de mots « arme-mur » : François Busnel interroge Bucher sur le titre de son roman Fait divers et le jeu de mots « arme-mur » (armure). Bucher explique que son roman, réédité par Le Mot et le Reste, transforme un fait divers tragique entre deux familles en un « conte de fées moderne« . Le terme « arme-mur » fait référence à un personnage qui choisit de ne plus parler, de devenir mutique, et qu’une jeune femme aide à « fendre l’armure » du silence.
• La présence du silence : Bucher note que le silence est très présent dans ses livres, non pas comme une absence totale de bruit, mais comme une conscience des sons imperceptibles de la vallée – le vent, les feuilles qui tombent – que les citadins appellent à tort silence.
• À l’écart : entre confessions et essai : Il précise que son nouveau livre, À l’écart, n’est ni une autobiographie complète ni de simples confessions, mais plutôt des « fragments » qui effleurent la confidence et développent des mythes, un peu à la manière de Jim Harrison ou Rick Bass.
• Définition du « paysan-écrivain » et rejet de « l’exploitant agricole » : pour André Bucher, être paysan-écrivain, c’est « s’autosuffire et nourrir son prochain« , une définition qui s’applique aussi bien au paysan qu’à l’écrivain. Il exprime également son aversion pour le terme « exploitant agricole« , préférant être appelé « paysan« .
A l’écart d’André Bucher : critiques et réactions
« À l’écart n’est pas une fiction. Ce livre est un petit essai mais pas sur le mode de l’argumentation. Plutôt une invitation à s’approcher de l’univers de son auteur, à découvrir ses romans, sa vallée, son pays intérieur. On y éprouve, par petites touches très personnelles dont l’agencement garde un air de mystère, l’alchimie qui habite l’écrivain-paysan : un lieu, la vallée du Jabron, transformé à l’occasion par l’imagination en «Montana en miniature», une parenté avec les écrivains américains du nature writing («l’écriture de la nature»), en particulier le regretté Jim Harrison et les écrivains amérindiens, précise-t-il. Mais aussi la réalité des luttes et alternatives écologiques (…) »
Guillaume Lohest, Valériane Juillet-août 2016
« Agriculture écologique, rapport à la nature, inscriptions dans le temps et l’espace, relations aux animaux… ce ne sont pas des convictions, des définitions. C’est une géographie intime, une typologie de l’écriture, une carte de la mémoire. »
La Tribune de Montélimar, 14 avril 2016