
« Sur les pentes d’une vallée plus perdue que d’autres, des hommes, femmes, enfants habitent tant bien que mal les saisons qui passent. La nature les laisse être là, un peu mieux qu’ailleurs, un peu moins seuls parfois, la tête aux rêves de passé et d’avenir. Dans ce petit hameau qui s’espère abrité du monde, des importuns débarquent, bardés d’intentions pas toujours reluisantes, à l’affût d’une légende locale sachant se faire discrète. Quelque part, dans un fouillis de genêts ou à l’abri d’une grotte, couché sous un chêne ou descendant une moraine, les sens en prise avec le pouls de la vallée entière, un vieux cerf se cache, fuyant les hommes autant qu’il les observe. »
La Vallée seule, André Bucher, Le Mot et le Reste, 2013
La Vallée seule, un récit sensible
Le vieux cerf, une figure totémique
« (…) comme une onde qui s’élève, il s’engouffra par le couloir de la déverse, là où elle n’était pas encore prise puis il ressentit l’eau rouler, un faisceau de nerfs irriguant la terre tels des fils conducteurs liés entre ses jambes ». Un animal hante cette vallée seule. Un vieux cerf. Il ouvre et clôture chaque chapitre. Pas d’anthropomorphisme, la description se fait comportementale. « Un cerf, avec le temps, apprend à reconnaître la différence dans cette scansion muette du danger ». Les personnages, présentés par ordre d’apparition avant le début de l’histoire, se confrontent au vieux cerf qui se cache. Bête traquée, doux complice des songes, il surgit et disparaît. Au fil des saisons, enfants, femmes, hommes et bêtes cohabitent dans ce « pays de travers », dans une nature rude et vive dont il faut aller chercher la beauté avec courage.
L’écriture enroule et déplie un monde de sensations, joue des confusions organiques. « A l’image du reflux et déclin de la sève, le peu de sang, d’oxygène qui restait, se mit à circuler sous les manteaux et les toits tel un long poème à l’index ».
Le roman est dédié « à toutes les vallées perdues et aux rares, précieux individus qui les peuplent ». Ici pas de noms de lieux comme dans les romans précédents. Mais la vallée du Jabron n’est pas loin. La Vallée seule est une parabole. Pour certains personnages « il suffirait d’un rien (…) quelque chose comme une crise économique (…) pour que l’exode vers cette vallée devienne envisageable ». Pas un folklore du retour à la terre, mais le sentiment que ce pourrait être un lieu ouvert pour prendre soin les uns des autres. Un peu plus qu’ailleurs ? Même si la terreur n’est pas loin. « Il suffisait d’arrêter son regard sur les cimes brandissant leurs bras nus, tailladés par les cols ». Une phrase et son image suffisent, dans la description d’un paysage, pour laisser affleurer la tension d’un affect.
La vie de personnages dans une vallée isolée
Martine avait fugué dans Déneiger le ciel (Sabine Wespieser, 2007). Elle est de retour. « La vallée seule l’avait recueillie (…) ». Elle a rencontré Mario, comédien, sculpteur sur bois. Il a installé dans le parc un totem, un double imaginaire du vieux cerf, comme pour le protéger de la traque des chasseurs et troubler le petit monde de la forêt ! Martine et Mario construisent un petit théâtre ambulant, avec des marionnettes à animer.
Raoul le cafetier réclame une révolution, tout en bataillant pour ne pas trop se disputer avec lui-même. Le vieux cerf aussi aura affaire à son ombre. Raoul picole à l’occasion avec Georges le médecin. Pierre et Judith, éleveurs, habitent à côté du chalet de Gisèle, institutrice retraitée. Alain, le guide de chasse, est pris au piège. Habitant de la vallée, il gagne sa vie en indiquant les places et en procurant du gibier à une clientèle extérieure. « Qu’espérait-il ? vieillir à son tour, suffisamment aigri pour feindre d’ignorer le temps du rachat ? ». La légende du vieux cerf invincible est une aubaine pour lui. Il tente de dénouer son conflit intérieur entre terre et ciel.
« Les cœurs verrouillés ne connaissent pas les espaces sensibles où l’on peut surprendre et déjouer les ruses d’un cerf ». La description des paysages est peinture des sentiments. « Il suivit une ligne de faille, profonde et étroite cassure (…). De longues traînées se détachaient, esquifs à la dérive de bruine, d’éther et d’eau ».
La littérature est un jeu, une politesse de la douceur
Dans ce récit minimaliste à fleur de peau, chacun réévalue ses actes face à la présence du vieux cerf. La vallée seule, espace réel – expérience de soi. Gisèle, malade, rêve de l’animal. Pour Martha et Ludovic, les enfants, la nature est confrontation à la violence ou à l’enchantement. Petits compagnons de route d’un écrivain qui aime à retrouver l’enfance de la langue, la formulation imagée du sens populaire. Martha à propos d’un petit chiot : « (…) on dirait un bonzaï d’ours ». Pour Mario le sculpteur marionnettiste et Damien le peintre, le rapport au monde est une distanciation créatrice face aux cicatrices intérieures, une hypersensibilité mise en forme avant d’être offerte aux autres. Pour Alain, le guide de chasse, l’expérience physique de la marche est interrogation solitaire. La destruction, la compromission, jusqu’où ? Pour beaucoup le souffle du vieux cerf est élan vital, pour trouver des gestes d’amitié ou d’amour.
La maladie, la mort, un air de fête, un mariage en plein air, une protestation, le songe d’un spectacle sur l’eau, la baliverne d’une osmose du chasseur et de l’animal… Politesse de la douleur – une ellipse sèche évacue le pathos –, douceur ombragée, l’écriture s’acclimate d’une inquiétude, d’un éclat de rire qui traverse le silence, la solitude et la peur. Poétique de l’espace. Topographie de l’intime.
Une ribambelle d’expressions colorées, petites fusées surréalistes, accompagne l’évocation de la météo, de l’humeur du temps, du passage des saisons. « Au réveil, le ciel à jeun attend le soleil pour sa prise de sang. Le jour arrive en retard, avec son aplomb ordinaire il tutoie la lumière et se mêle de tout ». Ailleurs, ce sera le récit lui-même qui vivra une échappée belle surréaliste, tragi-comique. Même les morts n’échappent pas aux caprices des intempéries. La littérature est un jeu, et l’écrivain, venu de la poésie, dessoude signifiant et signifié pour de joyeux ré-assemblages. Les paysages, la lumière, les éléments naturels ont leur caractère. « Le suroît venu du sud trépignait, sanglé dans l’étau des fayards ». L’air, l’eau, la terre, le feu, réminiscences archaïques et païennes.
L’écrivain brouille les frontières entre réel et imaginaire

Ce travail littéraire formel, musical, inventif n’est pas hors sol. Sans vie réelle pas de songes. La réalité du cerf est détaillée : les bois dont il se déleste, le brame, la femelle qu’il croise, la nourriture à chercher, les pistes brouillées pour échapper à la traque. Le vocabulaire est concret. Chasse : « reposée », « gagnage », « il entendit raire »… Géologie : « gabion de roche », « lapié de craie blanche parsemé de carex et de santoline », « cairn », « aquifères souterrains »… Forêt : « émonder les saules », « cépées »… Botanique, flore : « passicaut », « saxifrages », « lis martagon », « laîches »… Ornithologie : « gypaète casseur d’os », « outardes », « freux », « monticole-bleu »… Un bestiaire traverse notre histoire : héron, martin-pêcheur, sangliers, biches, aigle, chevreuils, lièvres, lapins blancs, crapaud, vieille chouette, tortue, noctuelles…
Le récit est un organisme vivant, les frontières se brouillent entre observations scientifiques et mondes imaginaires. Une pulsation. Simon le bûcheron, lanceur de javelot, est un « guerrier démuni », dans une danse nocturne. Le présent de narration exprime une proximité avec les personnages. Un saule pleure « à la façon d’une effraie à face blanche ». Des jeux syntaxiques accroche le lecteur par un rythme nouveau. « Je reviendrais, elle promit ». C’est le choix plus littéraire de l’adjectif ’’tel’’ dans la construction des comparaisons plutôt que l’adverbe ’’comme’’. « Tel un guetteur mélancolique, le cygne noir lui confirme que la voie est libre ». Le jeu littéraire sur les registres de langue ressemble à des couches géologiques qui affleurent, se mélangent, divergent. Nous entrons dans l’intimité des personnages, un samedi soir, lors d’une fête improvisée des enfants chez Gisèle. Gisèle, tentée de séduire Raoul, « ce vieux veuf désenchanté ».
Hypersensibilité de l’animal
Vie réelle des grands espaces, parabole autour de la figure d’un vieux cerf confronté à son ombre dans un royaume intermédiaire, entre terre et ciel. Bruissements des vies fragiles et silencieuses. Hypersensibilité de l’animal.

Première publication de cette chronique sur Parutions.com, 29 novembre 2013 © Benoît Pupier
André Bucher au Festival Étonnants Voyageurs en 2019 pour présenter La Vallée seule
Le 7 juin 2019, ce ne sont pas moins de 800 lycéens bretons qui débarquent à Saint-Malo. Le temps d’une belle journée, le festival leur est entièrement dédié, avec bien des promesses : salon du livre, expositions, film, rencontre surprise et… clou de la journée, une heure trente en tête à tête avec l’auteur du livre qu’ils étudient depuis la rentrée.
Les élèves de seconde du lycée Jean-Marie Le Bris de Douarnenez, option création et activités artistiques, ont lu La Vallée seule. Ils ont créé un carnet de bord. André Bucher avait été heureux de cette rencontre.
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André Bucher dans les podcasts de France Inter
Il existe un endroit, France Inter, 5 novembre 2014 (1/2) :
André Bucher, écrivain-bûcheron (entre autres) à Montfroc
Depuis 40 ans, André Bucher, l’ancien beatnik qui fut docker, berger et surtout agriculteur pionnier du bio et bûcheron, vit dans la vallée du Jabron, dans la ferme retapée du dernier hameau du petit village de Montfroc, à 1200 mètres d’altitude, face aux paysages splendides et déserts des Alpes de Haute-Provence.
C’est dans cet endroit, isolé, qu’il décrit ses contemporains et nous offre l’une des voix les plus singulières de la littérature actuelle. Il est celui qu’on baptise « l’écrivain des grands espaces ». Mais attention, Bucher ne déteste rien de plus que les mises en étiquettes…
Dans ce premier volet de notre rencontre, il nous ouvre les portes de sa ferme et évoque au volant de son increvable pick-up – allié imparable pour gravir les plus escarpés des 200 hectares de son exploitation – ce que fut cette aventure commencée en communauté en 1974. Il parle de sa propre version de la « sobriété heureuse », selon la formule de son ami Pierre Rabhi, et de la décision de son fils Lionel de reprendre la ferme et de continuer son œuvre.
Il existe un endroit, France Inter, 26 novembre 2014 (2/2) :
André Bucher, écrivain dans la vallée, seul
Du haut de ses 1200 mètres d’altitude, dans sa ferme retapée, il décrit ses contemporains et nous offre l’une des voix les plus singulières de la littérature actuelle. André Bucher, qui publia l’an passé La Vallée seule , son sixième roman, est le chef de file dans l’hexagone de ce genre littéraire né aux Etats-Unis, le nature writing , mêlant observation de la nature et considérations autobiographiques.
Nous vous proposons donc ce soir de découvrir l’écrivain, le romancier et le poète – bien éloigné des circuits du petit monde de l’édition germanopratin. Le soir au coin du feu, au petit matin sur la table du petit-déjeuner, chez ses amis de la vallée, nous partageons ses réflexions sur le métier d’écrivain et sa définition de l’écriture. A nos côtés, plane l’ombre du vieux cerf hantant son dernier roman.
FAQ
Qui est André Bucher ?
André Bucher est un écrivain-paysan, pionnier du bio en France. Sa ferme se trouve à 1100 mètres d’altitude au-dessus du village de Montfroc dans la vallée du Jabron. Il explore le lien profond entre l’homme et la nature, avec une écriture dense et poétique. Il a planté plus de 20000 arbres sur ses terres.
Quels sont les thèmes principaux abordés dans La Vallée seule ?
La solitude et l’isolement : le roman explore la vie de personnages dans une vallée isolée, mettant en lumière leurs expériences de solitude.
L’imaginaire : l’auteur structure son récit de manière très réaliste, mais introduit progressivement des éléments magiques qui envahissent l’histoire. Cette technique permet de créer une atmosphère unique où la frontière entre le réel et le rêve s’estompe. L’écrivain confère aux éléments naturels – le ciel, la terre, l’air, l’eau, les animaux – des traits d’esprit et un certain humour, sans pour autant tomber dans l’anthropomorphisme.
Le rapport entre l’homme et la nature : André Bucher fait de la nature un personnage essentiel plutôt qu’un simple décor. Il interroge à sa manière le genre du nature writing en France.
La résilience et la liberté : ces thèmes sont récurrents dans l’œuvre d’André Bucher.
Les relations humaines : le roman dépeint la vie de personnages attachants et leurs interactions dans cet environnement isolé.
La symbolique animale : le grand cerf aux seize cors agit comme une sorte de protecteur ou de totem pour la vallée et ses habitants.
L’écologie et la biodiversité : ces thèmes sont récurrents dans l’œuvre de l’écrivain.
La mémoire et l’identité.
Quelle est la structure narrative de La Vallée seule ?
Les actions du vieux cerf ouvrent et clôturent chaque chapitre. Pas d’anthropomorphisme, la description se fait comportementale.
Quels aspects symboliques, le vieux incarne-t-il ?
Un animal insaisissable et mystérieux, difficile à observer, qui provoque les convoitises, les fantasmes et les rêves des habitants.
Une figure emblématique qui divise et rassemble la communauté, chacun ayant sa propre perception et relation avec l’animal.
Une représentation de la nature elle-même, sans tomber dans l’anthropomorphisme, mais plutôt à travers une approche comportementale.
« Le cerf est la pierre d’achoppement, le personnage autour duquel s’agrègent affectivement, intimement, tous les autres protagonistes du récit. » (explications de l’écrivain)
Comment la nature est-elle décrite dans le roman ?
Elle n’est pas idéalisée ni soumise à l’homme : elle entoure, façonne, protège mais peut aussi se montrer capricieuse ou hostile. Les habitants de la vallée apprennent à vivre avec elle, en humilité, parfois en résistance face à elle. La nature impose ses rythmes et ses épreuves, et les personnages, humains et animaux, doivent s’y adapter.