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La futaie jardinée représente une approche respectueuse de la gestion forestière, où l’homme travaille main dans la main avec la nature.
Cette méthode, défendue notamment par l’écrivain-paysan et planteur d’arbres, André Bucher, s’oppose aux coupes rases et propose une vision à long terme de la forêt. Des études scientifiques confirment les bénéfices de cette approche traditionnelle pour la biodiversité et la résilience des écosystèmes forestiers.
Sur les hauteurs de la ferme de Grignon, pays d’André Bucher © Benoît Pupier
Qu’est-ce que la futaie jardinée ?
Une méthode de gestion forestière durable
La futaie jardinée est une méthode de gestion forestière qui maintient en permanence des arbres de tous âges et de toutes tailles sur une même parcelle. Cette structure irrégulière améliore significativement la résistance de la forêt aux perturbations climatiques. Contrairement aux coupes rases qui bouleversent brutalement l’écosystème, cette approche privilégie des prélèvements réguliers et modérés, permettant à la forêt de se régénérer naturellement.
Cette méthode s’inspire directement des processus naturels qu’on peut observer dans les zones humides et les forêts anciennes, où la diversité des essences et des âges crée un équilibre dynamique.
Les principes fondamentaux de la futaie jardinée
La diversité comme force
S’inscrivant dans une démarche d’agroforesterie, la futaie jardinée repose sur le principe que la diversité renforce la résilience de l’écosystème. On y trouve :
- des arbres d’âges différents
- plusieurs essences locales adaptées au terrain
- une structure verticale complexe avec plusieurs étages de végétation
Des interventions douces et régulières
Le forestier intervient de manière plus durable par :
- des éclaircies sélectives
- la plantation dans le couvert existant
- l’accompagnement de la régénération naturelle
Les avantages écologiques et économiques de la futaie irrégulière
Stockage de carbone
La futaie irrégulière permet d’augmenter la séquestration de carbone en forêt, notamment par une capitalisation en volume et en valeur.
Protection contre l’érosion
La structure jardinée assure une meilleure protection des sols vulnérables et minimise les risques de ravinement.
Biodiversité
La futaie jardinée favorise le maintien de la biodiversité en assurant un mélange intime des différents biotopes et une permanence de ces biotopes à l’échelle de la parcelle forestière.
Résilience climatique
Ce mode de gestion semble plus adapté face aux changements climatiques. Il protège mieux le sol du dessèchement et permet d’orienter la parcelle vers des essences plus résistantes.
Exemple 1 : la conversion de l’ensemble des massifs domaniaux franciliens en futaie irrégulière
L’Office National des Forêts (ONF) a pris une décision stratégique en 2017 de convertir l’ensemble des forêts domaniales d’Île-de-France en futaie irrégulière. Cette conversion vise à limiter les coupes de régénération en plein, maintenir un état boisé permanent et apaiser les critiques des usagers. Bien que les effets économiques soient encore incertains, cette approche a permis de reprendre la sylviculture dans ces massifs et de retrouver un niveau de récolte équivalent aux prévisions antérieures. La transition s’accompagne d’un effort de formation important et de la révision des documents d’aménagement, entraînant des coûts supplémentaires. Cette évolution vers la futaie irrégulière s’inscrit dans une tendance plus large de gestion forestière durable, offrant des avantages écologiques et sociaux tout en maintenant la production de bois.
Exemple 2 : Saint-Geniez, un village alpin pionnier de la conversion forestière
Cette petite commune des Alpes-de-Haute-Provence a initié en 2019 la conversion de ses 1 200 hectares de forêt communale vers la futaie jardinée. Face aux limites du taillis sous futaie qui provoquait érosion et discontinuités dans la canopée, les élus ont privilégié une gestion plus durable. La démarche répond aux besoins concrets d’autonomie énergétique locale, notamment pour les foyers pratiquant l’affouage traditionnel. La conversion intègre également les enjeux montagnards : sylvopastoralisme, prévention des risques de prédation du loup et de propagation d’incendies. L’originalité réside dans le processus démocratique : ce sont les affouagistes et conseillers municipaux qui ont demandé cette transition en 2017. Des réunions publiques ont accompagné l’élaboration du plan d’aménagement, adopté fin 2018 et ratifié avec l’ONF en 2019. Cet exemple démontre qu’une petite commune peut impulser des changements signifiants en conjuguant expertise technique et volonté politique locale.
Source : Banque des Territoires
Un modèle défendu dans le récit d’André Bucher Un court instant de grâce
Dans son roman, André Bucher met en scène ce combat à travers le personnage d’Émilie, qui s’oppose à l’exploitation intensive de la forêt et à la voracité d’une centrale à biomasse. Émilie défend une gestion durable des forêts, des éclaircies régulières, la plantation dans le couvert existant, la pratique de la futaie jardinée. Elle refuse la monoculture et le remplacement des feuillus par des épineux à croissance rapide.
L’écrivain s’inspire de sa vie de paysan en montagne et de la plantation de 20000 arbres.
« Les arbres nous sont à la fois familiers et mystérieux. Dans un même mouvement, comme un trait d’union, ils s’enfoncent dans le sol et s’élancent vers le ciel. En tant que bûcheron, j’ai souvent ressenti cette distorsion entre le temps que l’arbre met pour croître et embellir et celui, terriblement court, pour l’abattre. C’est pourquoi je plante, élague et éclaircis plus que je ne coupe les arbres.
Je vis sur le versant sud, dans le haut de la vallée, sur une terre qui comprend 200 hectares de surface totale dont 30 hectares défrichés et cultivables. Le reste est en landes, puis il faut compter 87 hectares de bois existants dont, principalement, des chênes, hêtres, sorbiers, frênes et érables. Seulement, il y avait pas mal d’endroits très érodés et des parcelles de forêt trop clairsemées, d’où l’idée de reboiser. La motivation première étant de pérenniser cet endroit en luttant aussi contre l’érosion, afin de constituer « un château d’eau » et d’absorber le CO2.
A partir de 1985, nous (quatre personnes) avons planté 20000 arbres en deux ans. Le financement de ce reboisement se répartissait à hauteur de 80% de subventionnement, moitié fonds forestiers français et moitié fonds européens, avec 20% d’autofinancement. Nous avons pu ainsi acheter les plants, ouvrir une piste (utilisée dans le cadre de la lutte contre les incendies) et financer la construction d’une retenue collinaire.
Nous avons dû négocier avec la DDA [direction départementale de l’agriculture], maître d’œuvre, dont la politique en matière de boisement consistait à planter séparément des carrés de pins noirs, de mélèzes ou de cèdres et donc prônant l’exploitation à court terme, en privilégiant les résineux plutôt que les feuillus. Pour nous, les arbres s’apparentent à la société, plus elle est métissée plus elle se régénère.
Par conséquent, nous voulions mélanger les espèces qui ainsi se stimuleraient et s’auto-protégeraient. Cela impliquait également de modifier les pratiques en sous-solant seulement et d’éviter de décaper la faible couche d’humus à la surface du sol. Surtout, nous ne voulions pas déboiser le couvert existant sous prétexte de reboisement. Nous avons eu finalement gain de cause et ce projet fait désormais figure de jurisprudence pour les futurs plans ou programmes de reboisement.
Il faut savoir que lorsqu’on reboise, on a une obligation de résultat, à savoir 80% de réussite. Nous avons atteint les 95% mais avons tenu à combler les 20% de perte tolérée en feuillus ceci afin de mieux équilibrer les populations et les diverses espèces.
Notre ferme se situe à 1080 m et les terrains s’étagent jusqu’à 1440 m. A cette altitude (à compter de 1200 m) seuls les pins noirs, mélèzes et cèdres y poussent, sinon plus bas, nous avons implanté des feuillus en regarnissant les haies et les endroits pentus. Notre choix portait principalement sur des espèces améliorantes pour le sol (légumineuses, féviers, baguenaudiers, robiniers…). Il ne faut pas croire – comme dans la fiction « L’homme qui plantait des arbres » – qu’il suffit de fouiller le sol avec sa canne et d’y semer un gland. Non, ce sont en général les plants d’un an qui garantissent la meilleure reprise.
Dans ces endroits très pierreux, nous avons souvent creusé des trous à la barre à mine et planté à la pioche à 40×50 cm, comme pour les fruitiers. Ensuite, pendant deux ans, il a fallu les biner. Désormais, il faut élaguer (pour les résineux) toutes les branches basses afin que le fût pousse bien droit et, dans un an ou deux, pratiquer une première éclaircie. Enfin, chaque année, je continue de planter de nouvelles espèces, je fais des essais en introduisant des aulnes, cormiers, noisetiers, châtaigniers et noyers, pour la diversité et pour garder la forme. »
Entretien avec André Bucher, Vivre au Jabron, janvier 2009, numéro 70

Une alternative aux coupes rases
La futaie jardinée n’est pas qu’une méthode de gestion forestière, c’est une philosophie qui place l’équilibre écologique au cœur des pratiques sylvicoles. Dans un contexte de changement climatique et de perte de biodiversité, elle propose un modèle résilient et durable pour nos forêts.
FAQ
Qu’est-ce qui distingue la futaie jardinée de la futaie régulière ?
La futaie jardinée se caractérise par un mélange d’arbres de toutes tailles, âges et essences sur une même parcelle, alors que la futaie régulière regroupe des arbres du même âge et souvent de la même espèce. Cette diversité favorise la biodiversité et la résilience écologique, alors que la futaie régulière vise principalement une production homogène de bois. En futaie jardinée, les interventions sylvicoles se font individuellement, arbre par arbre, selon leur état et leur contribution à l’équilibre global.
Quelles sont les contraintes économiques et les limites potentielles de la futaie jardinée ?
Si la futaie jardinée est reconnue pour ses bénéfices écologiques, sa mise en œuvre demande un suivi technique rapproché et peut impliquer des investissements plus conséquents en matériel ou en formation. Par ailleurs, le retour économique n’est pas toujours immédiat : la valorisation du bois récolté peut être plus complexe en raison de la diversité des dimensions et de la qualité, et la conversion à ce mode de gestion reste un défi pour certaines exploitations.
Sources scientifiques et techniques à propos de la futaie jardinée
Office National des Forêts
INRAE
Adéquation de la sylviculture proche de la nature pour adapter les forêts européennes tempérées au changement climatique.
Forestry: An International Journal of Forest Research, Volume 87, Issue 4, October 2014, Pages 492–503
L’Office national des forêts et le défi de la transition écologique, rapport de la Cour des comptes (annexe 7)
Jean Dubourdieu. Futaie régulière et futaie jardinée. Revue forestière française, 1990,
Pro Silva
Association Française d’Agroforesterie
Centre Régional de la Propriété Forestière Occitanie
Banque des Territoires
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