Guy Roux, l’homme qui a rendu le Chablis populaire en France

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Capture d'écran de l'interview de Guy Roux à la RVF, N°613, juillet 2017

En 1999, Jacques Chirac remet la Légion d’honneur à Guy Roux. L’entraîneur de l’AJ Auxerre remercie le Président de la République avec ce qu’il a de plus précieux : une caisse de Chablis. Il assortit le cadeau d’une recommandation précise — attendre trois à quatre semaines avant d’ouvrir une bouteille. Chirac n’attendra pas. Cette scène dit beaucoup sur Guy Roux : la générosité, le sens du terroir, et une légère condescendance bienveillante envers ceux qui ne savent pas attendre. Le Chablis, pour lui, n’est pas une simple bouteille offerte en guise de politesse. C’est un territoire, une fidélité, une manière d’être dans le monde.

Capture d’écran de l’interview à la RVF, N°613, juillet 2017

Un enfant d’Appoigny qui ne buvait pas

Guy Roux est né à Colmar en 1938, mais c’est à Appoigny, village de l’Auxerrois resté viticole jusqu’au phylloxéra, qu’il grandit. Pensionnaire au lycée Jacques-Amyot à Auxerre, il côtoie chaque semaine deux communautés scolaires bien distinctes : les gamins de la vallée de l’Yonne d’un côté, ceux du Chablisien de l’autre. Les seconds arrivent le lundi matin une bouteille cachée dans le sac. « Les jours de match, on avait un antagonisme : les gars d’Appoigny ne buvaient pas, ceux de Chablis buvaient. Et des fois, ils nous battaient quand même ! » se souviendra-t-il avec son sens habituel de la formule dans une interview à la Revue des Vins de France. Joueur de football, il tient cette ligne rigoureuse jusqu’à la trentaine. C’est seulement à 35 ans, quand le club se rapproche de la deuxième division et qu’il faut développer les relations publiques, qu’il commence à boire du vin — raisonnablement, et jamais autre chose. « Je n’ai jamais été ivre de ma vie », précise-t-il. Le Chablis entre dans sa vie par la porte des devoirs professionnels. Il ne la quittera plus.

L’ambassadeur du Chablis

Ce que Guy Roux a fait pour le Chablis n’était pas prémédité. Ça tenait à un naturel profond : quand il aimait quelque chose, il en parlait. Jean-Marc Brocard, l’un des plus importants producteurs de l’appellation, le dit clairement : « Le Chablis était connu, mais il se vendait principalement à l’export, aux États-Unis. Le Chablis s’est rétabli en France grâce à la notoriété de Guy Roux. Il nous a fait une pub incroyable. » Dès qu’il le pouvait, l’entraîneur mettait en avant ce vin de Bourgogne — aux journalistes, aux entraîneurs adverses, aux politiques. Quand il venait en plateau télé, il était rarement seul : des vignerons amis l’accompagnaient, et les soirées de Ligue des champions se prolongeaient volontiers autour de quelques bonnes bouteilles. Roger Zabel, ex-journaliste de TF1, s’en souvient encore. Guy Roux le racontait aussi lors de la présentation de son livre « Guy Roux-Confidences » : «Je ne sais pas. Il y en a eu sûrement plus d’illustres que moi mais il y avait un moment où je passais à la télévision tous les mercredis avec les matchs de la Ligue des champions. Et avec Roger Zabel, j’emmenais des magnums de Chablis que j’offrais aux vedettes du music-hall qui passaient en même temps que nous.»

Guy Roux, amateur éclairé de vin, vigneron et investisseur

Ce que l’on sait moins, c’est que Guy Roux n’est pas resté simple amateur. Il a investi, au fil des décennies, dans plusieurs Groupements Fonciers Agricoles dans le Chablisien et en Côte d’Or. Il le raconte dans l’interview à la RVF. Tout commence avec la famille Testut à Chablis, un GFA constitué autour du Grand Cru Grenouille. Il y place 5 000 francs et reçoit ses dividendes en vin — une pratique qu’il regrettera de voir disparaître. Quand le GFA est dissous et vendu à La Chablisienne, il récupère sept fois sa mise. Mais l’argent n’est pas ce qui l’intéresse : il rejoint aussitôt un autre GFA, cette fois sur des parcelles de Vaudésir et Valmur, aux côtés de Jean-Paul Droin, Gautheron et un Moreau. Puis un troisième avec Clotilde Davenne sur de l’Irancy, dans le cadre d’un projet monté par Brocard. Après le gel qui ravage le vignoble, il se rend chez Davenne et lui dit simplement : « S’il y a un drame, nous serons là, solidaires. » Elle lui répond : « Le drame est arrivé, je le surmonterai. » Du côté de la Côte d’Or, il investit également à Morey-Saint-Denis avec Alain Jeanniard — un vigneron qui l’avait contacté directement, avec une honnêteté qui lui avait plu —, puis à Beaune et à Savigny-lès-Beaune avec Philippe Girard, sur le Premier Cru Les Narbantons. La cave de Guy Roux n’est jamais trop pleine, car il ne prend jamais plus que ce qu’il compte boire ou offrir — le reste, il le laisse aux vignerons pour qu’ils le vendent. Même logique que sur le terrain : pas de gaspillage, pas d’accumulation inutile.

Ce rapport au vin — attentif, ancré, humble malgré la notoriété — transparaît dans une formule restée célèbre. Interrogé par La Revue du Vin de France sur les deux grandes maisons de Chablis, Raveneau et Dauvissat, il répond sans hésiter : « Si vous regardez leur réputation, c’est Messi et Ronaldo. » Et il ajoute qu’il n’ose pas toujours aller les voir, de peur de ne pas être à la hauteur. Voilà un homme qui a coaché des champions européens et refusé deux fois d’entraîner l’équipe de France, intimidé à l’idée de pousser la porte d’un caveau à Chablis.