Un fils retrouve son père : Le Pays qui vient de loin, roman d’André Bucher

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Le pays qui vient de loin, André Bucher

Samuel, le vieux, vient de mourir. C’est le moment que son petit-fils, Jérémie, dix-huit ans, a choisi pour quitter sa mère et venir vivre dans ces Alpes-de-Haute-Provence âpres et grandioses où il a passé les toutes premières et plus belles années de sa vie. Au lieu de son grand-père, il retrouve un père dans la ferme familiale, arrivé pour les funérailles, dont il avait été séparé depuis longtemps.

C’est un récit sur la filiation, les retrouvailles silencieuses, la mémoire, la nature, la fidélité à un lieu.

« Le vieux, tu sais, il était un peu givré. En plus, quand il se marrait, on pensait à une sorte d’outrage irréparable. Un rire saccagé. Coléreux et déconcertant. Comme on dit, il avait des défauts qui valaient largement ses qualités. »

Le Pays qui vient de loin d’André Bucher aux éditions Sabine Wespieser

André Bucher, avec sa langue rocailleuse et sonore, dit les retrouvailles difficiles, mêlées de ressentiment et d’amour, de deux hommes que réunit la dépouille de Samuel, dont ils doivent honorer la mémoire et terminer le travail. Père et fils vont s’apprivoiser mutuellement autour du noble ouvrage du patriarche, la coupe du bois.

L’auteur parvient à faire resurgir, dans ce lieu magique et imprégné de présences païennes, un passé essentiel pour des personnages en quête d’identité : à la fin du récit, Daniel et Jérémie auront reconstruit, autour de la figure centrale du grand-père, leur propre rapport au monde. Ils auront découvert aussi, ensemble, que leurs véritables racines plongent dans leurs enfances et dans l’amour profond qu’ils vouent à la nature sauvage.

Voici un livre bouleversant de sincérité qui traite sans fausse pudeur ni sentimentalisme des relations filiales. Un hymne aux grands espaces, pour des personnages en proie à l’aventure intérieure et qui affrontent leurs démons en un huis-clos fascinant.

« Les étoiles descendent, dansent autour du feu qui couve, âpre rouge, brûle et roule dans vos veines. Au beau milieu des flammes se dessinent des ours placides mais agiles. Ils vont, ils viennent parmi les astres blancs de ce ciel immaculé en racontant des histoires aux poissons somnolant, accroupis dans le lit des rivières – poissons qui demain scintilleront à la place des étoiles sur les eaux claires –, poissons ou hérons ils talonneront vos pas pendant que vous vous aventurerez de plus en plus loin en ce pays loin au soleil levant. »

Publication en 2003 aux éditions Sabine Wespieser. Publication en poche chez le même éditeur en mars 2017.

Le Pays qui vient de loin, d’André bucher : revue de presse, critique et analyse du roman

André Bucher cultive la terre et les mots, article paru dans l’édition du Monde du 2 janvier 2004

Agriculteur bio dans la Drôme depuis trente ans, cet inconnu, auteur de neuf manuscrits, évite dans Le Pays qui vient de loin, son premier livre publié, les pièges du faux roman paysan.

IL EST PLUTÔT RARE qu’un premier roman suscite le désir de rencontrer son auteur. Toutefois, Le Pays qui vient de loin, d’André Bucher, un inconnu de 57 ans, intrigue de plusieurs manières. D’abord en se plaçant sous le signe d’un livre réservé aux véritables amateurs de James Crumley, paru en 1978, Texas Stories and Poems, dont une citation figure en épigraphe. Ensuite en contant, d’une manière peu commune, l’histoire d’un jeune homme de 18 ans, revenant, à la mort de son grand-père, dans la montagne rude où vivait celui-ci, retrouvant son père qu’il n’avait pas vu depuis longtemps et décidant, seul, de rester, de ne pas retourner à la ville. On sait toutes les dérives possibles de ce genre de sujet, à commencer par le faux roman paysan.

Or, André Bucher se tient à l’écart de tout pathos sur la vraie vie perdue des vraies gens de nos si belles montagnes, de toute nostalgie, de tout faux lyrisme. Il parle d’un garçon qui fait un choix lucide, se veut maître de son destin et s’installe dans ce pays, non pour soigner un vague mal de vivre, mais pour y travailler et préserver la terre.

A la manière dont Bucher évoque cette vallée du Jabron, cadre de son roman, on sent qu’il la connaît intimement, pas en touriste ébahi, ce qui lui évite précisément les naïvetés, les descriptions enflammées qu’on a pu lire ici et là chez quelques faux Giono citadins redécouvrant la nature. Renseignements pris, on apprend qu’il habite cette vallée du Jabron, à Montfroc (Drôme), où il est agriculteur biologique et, que si l’on veut en savoir plus, il suffit de mettre le cap sur Sisteron, de prendre la route de ladite vallée, et, arrivé à Montfroc, de s’engager sans crainte – ou avec – sur le chemin qui monte, à droite. Mille mètres plus haut, on se retrouve dans la ferme d’André Bucher, on ne peut pas se tromper, c’est la dernière maison.

Là, on est prié d’abandonner ses préjugés et de se laisser guider par cet homme de haute taille, mince, calme et décidé, à l’étonnant regard bleu. Ce qu’il raconte et ce qu’il montre est si passionnant et singulier qu’on ne lui en aurait même pas voulu d’écrire un premier roman autobiographique.

Mais, pour commencer par le côté littéraire de son parcours, Le Pays qui vient de loin, nullement autobiographique, n’est pas non plus le premier texte qu’il ait écrit, « mais le neuvième ». « Ici, les hivers sont très froids. On ne peut pas travailler la terre. Quand nous nous sommes installés à Montfroc, en 1974, nous étions une communauté et nous faisions aussi de l’élevage. Peu à peu, les autres sont partis, et, en 1989, quand ma famille a été la seule à demeurer dans cette ferme, j’ai abandonné l’élevage. Alors, l’hiver, je me suis mis à écrire. Pendant onze ans, tous mes manuscrits ont été refusés. Jusqu’à ce que je rencontre Sabine Wespieser, qui venait de créer sa propre maison et qui a aimé mon travail. Après ce Pays qui vient de loin, elle va sans doute publier mon dixième livre, Le Cabaret des oiseaux, et aussi mes trois romans noirs. » On attend avec impatience ce personnage de privé en milieu rural…

SORTIR D’UNE « VISION CONVENUE »

Le « noir » n’est qu’un des aspects des goûts d’André Bucher en littérature. En passant devant son imposante bibliothèque, on repère aussi bien Ezra Pound que Patrick Modiano, Charles Bukowski que Jean Giono, Philippe Djian que James Crumley, « et puis, précise Bucher en désignant un vaste rayonnage, les Amérindiens. Avec eux, bien qu’ils soient sur un autre continent, j’ai un sentiment de reconnaissance. Souvent, je me retrouve en eux, dans leur panthéisme, dans leur émerveillement. Comme dans leur façon de parler de la terre. Je voulais trouver moi aussi une manière à moi d’en parler, de sortir de la vision convenue du pays, des racines, de l’appartenance. Ce n’est pas mon propos ».

L’émotion étrange que procure la lecture de son roman, on la retrouve en l’accompagnant, en 4 × 4, « plus haut, jusqu’à 1 500 mètres, pour voir une partie des champs ». On roule, lentement, au milieu des arbres. « 20000 arbres. Nous les avons plantés en arrivant, en construisant la piste qui permettait de revenir travailler la terre ici, en haut. »

On a peine à croire que cette forêt, sur le flanc de la montagne, n’a pas tout à fait trente ans et a été entièrement faite par un petit groupe d’hommes. « Oui, c’était deux ans de pioche », dit tranquillement Bucher. Il y a des pins, des cèdres, des mélèzes, tant d’autres essences encore. Une diversité à laquelle tenaient André Bucher et ses amis.

Vingt mille arbres, un livre publié, neuf manuscrits en attente, un autre qui vient d’être mis en route avec l’hiver, une ruine devenue une belle et agréable maison, des champs impeccablement cultivés « selon les règles du bio », des potimarrons, de l’ail, des oignons, de l’épeautre, des pommes de terre… Agriculteur et écrivain : c’est exactement l’équilibre qui convient à André Bucher.

Il a sans doute un peu souffert – il le résume en « onze ans de galère » – de ne pas pouvoir réaliser plus tôt le second désir, être reconnu comme romancier. Désormais, la « galère » est derrière lui et il peut paisiblement faire partager sa table, son plaisir du texte comme son bonheur de la terre.

Son bonheur du récit aussi. Un parcours d’Alsacien réfractaire : « Déjà, mon grand-père était forgeron, paysan et dramaturge. » Une enfance et une adolescence marquées par la mésentente de ses parents, sur laquelle il ne s’appesantit pas. Quelques méandres : des études abandonnées puis reprises, divers boulots – dont manœuvre, berger, bûcheron -, puis, dans les années 1970, « une communauté, fondée sur des principes libertaires ». Mais ce n’était en rien le retour à la terre de ceux qu’on n’appelait pas encore « bobos ». Bucher connaissait depuis son enfance le travail agricole. Depuis un certain temps déjà il s’intéressait à la culture biologique.

Six mois seulement après son installation à Montfroc, 30 des 200 hectares de la ferme avaient été rendus à l’agriculture. « Nous n’avons pas connu ce qu’on appelle les problèmes d’intégration, précise-t-il, nous avons réussi à être de ce pays sans y être nés. J’ai longtemps siégé au conseil municipal. » Et, depuis 1984, les 60 habitants de Montfroc deviennent presque 10000, un week-end d’automne, pour une foire bio, qui accueillait cette année son romancier planteur d’arbres : « Il y a quelque chose du même geste. C’est physique aussi d’écrire. »

Josyane Savigneau © Le Monde

« un roman sur l’envoûtement que peut créer la nature »

« Dans Le pays qui vient de loin, premier roman d’André Bucher, paru en 2003, il est question des relations filiales et plus particulièrement des retrouvailles difficiles entre un père et son fils de 18 ans séparés depuis 14 ans, à l’occasion du décès du grand-père paternel. Ces deux taiseux vont finir par s’apprivoiser en évoquant la figure du grand-père et en terminant son travail, à savoir la coupe de bois. Parmi tous ces personnages, il ne faut pas oublier de nommer Paul, l’ami de toujours du grand-père et avec lequel Jérémie et son père vont faire des découvertes extraordinaires, celle de la terre, des oiseaux, de l’art de la pêche et celle de la nature en général. Ce roman gorgé de poésie et très sensible est aussi un roman sur l’envoûtement que peut créer la nature. »

Claudio Hayoz, La Boutique du Livre, Neuchâtel