par
dernière mise à jour le

Pete Fromm est né le 29 septembre 1958 à Milwaukee, dans le Wisconsin. Cet écrivain américain de nature writing a longtemps partagé sa vie entre l’écriture et un métier de guide de pêche. Publié en France par les éditions Gallmeister, qui ont fait découvrir au public francophone toute une génération d’auteurs des grands espaces américains, Fromm a acquis une notoriété internationale avec Indian Creek, récit autobiographique publié en 1993 et traduit en français en 2006. Il vit actuellement à Missoula, dans le Montana, après avoir longtemps résidé à Great Falls.
Pete Fromm au festival Litténature, Trémargat, juillet 2023 © Litténature
Sept mois d’isolement dans les montagnes Rocheuses
Après des études secondaires à Milwaukee, Pete Fromm s’inscrit en biologie animale à l’université du Montana. À vingt ans, fasciné par les récits de trappeurs, il accepte un emploi proposé par l’office de réglementation de la chasse et de la pêche de l’Idaho. La mission : surveiller pendant sept mois la réimplantation d’œufs de saumons dans la rivière Indian Creek, au cœur de l’aire naturelle protégée de Selway-Bitterroot.
D’octobre 1978 à juin 1979, Fromm vit seul dans une tente en toile, par des températures descendant jusqu’à -40°C. Sa tâche quotidienne consiste à dégager la glace qui se forme sur le canal d’incubation. Ce travail prend cinq minutes par jour. Le reste du temps, il doit s’occuper comme il peut. Cette expérience bouleverse sa vie et devient la matière de son livre le plus célèbre : Indian Creek, publié quinze ans plus tard.
Le récit raconte cette solitude extrême, les peurs, les doutes, la confrontation quotidienne avec le froid et l’isolement. Fromm y décrit avec franchise des moments difficiles, parfois embarrassants, qui révèlent autant sa vulnérabilité que sa découverte progressive de la vie en montagne. Son seul compagnon est un chien métis husky-berger nommé Boone, d’après le héros du roman The Big Sky d’A.B. Guthrie Jr.
« On m’a beaucoup dit qu’en France, il n’y a pas ces grands espaces sauvages comme aux États-Unis. Pour les gens, ce livre permet donc de se projeter dans ces endroits très isolés. L’autre raison je dirais, c’est que pendant cette aventure à Indian Creek, je n’avais aucune idée de ce que je faisais. J’ai vraiment sauté dans la nature sauvage. Et le fait que je n’y connaisse rien aide certainement le lecteur à s’identifier facilement, à vivre lui aussi l’aventure puisqu’il ne saurait pas non plus comment se débrouiller là-bas. »
Entretien avec Pete Fromm par Fanny Ohier, Le Télégramme, 30 juin 2023
Du ranger au romancier
À son retour de l’hiver à Indian Creek, Fromm supporte mal sa vie d’étudiant et part en Australie. Poussé par ses parents à terminer ses études, il s’inscrit au cours d’écriture créative de Bill Kittredge, professeur à l’université du Montana, simplement parce que ce cours du soir lui permet de continuer à travailler. C’est Kittredge, puis Rick DeMarinis, qui anime un atelier d’écriture auquel Fromm assiste clandestinement, qui l’encouragent à écrire en s’appuyant sur son expérience des grands espaces.
Son diplôme obtenu, Fromm enchaîne différents emplois : maître-nageur à Lake Mead dans le Nevada, puis ranger dans le parc national de Grand Teton, au Wyoming. Il se lève chaque matin très tôt pour écrire plusieurs heures avant de commencer sa journée de ranger. Cette routine lui permet de travailler régulièrement à ses textes tout en gagnant sa vie. Comme Edward Abbey avant lui, qui fut ranger dans les parcs de l’Utah et en tira Desert Solitaire, Fromm découvre que ce métier offre à l’écrivain un poste d’observation privilégié sur la nature américaine et sur les contradictions de sa protection.
En 1992, Fromm publie son premier recueil de nouvelles, The Tall Uncut, qui rencontre un modeste succès. Mais c’est Indian Creek Chronicles, publié en 1993, qui le fait connaître. Le livre remporte le prix littéraire de la PNBA (association des libraires indépendants du Nord-Ouest Pacifique) en 1994. Fromm recevra ce même prix cinq fois au cours de sa carrière, un record, pour différents ouvrages : Dry Rain (1998), How All This Started (2001), As Cool As I Am (2004) et If Not for This (2015).
Une écriture ancrée dans le Montana
Pete Fromm écrit principalement des récits et des nouvelles qui se déroulent dans le Montana et l’Ouest américain. Ses personnages pêchent, randonnent, affrontent la nature et leurs propres limites. La pêche à la mouche occupe une place importante dans plusieurs de ses livres, notamment dans le recueil de nouvelles Avant la nuit (Dry Rain en anglais), où elle devient une métaphore des relations humaines.
Ses romans comme La Saison des feux, Comment tout a commencé ou Mon désir le plus ardent explorent les liens familiaux, le deuil, la maladie, la paternité. Fromm sait raconter des histoires simples de gens ordinaires confrontés à des épreuves qui les dépassent. Son écriture reste accessible, directe, sans effets de style inutiles. Il décrit les paysages qu’il connaît, les rivières qu’il a pêchées, les montagnes qu’il a arpentées.
Dans Le Nom des étoiles (The Names of the Stars), publié en 2016, Fromm retourne dans la nature sauvage du Montana vingt-cinq ans après Indian Creek. À quarante-six ans, marié et père de deux fils, il accepte de surveiller pendant un mois des œufs d’ombre dans la Bob Marshall Wilderness. Mais cette fois, l’expérience est différente. Il pense constamment à sa famille, à ses enfants qu’il ne peut emmener pour des raisons de sécurité. Ce récit témoigne de l’évolution de l’homme : le jeune aventurier de vingt ans est devenu un père de famille qui ne peut plus partir sans se retourner.
Pete Fromm et André Bucher : deux écrivains des grands espaces
Si Pete Fromm écrit les rivières et les montagnes du Montana, André Bucher écrit la vallée du Jabron, aux confins de la Drôme et des Alpes-de-Haute-Provence. Les deux hommes partagent une même approche du nature writing : ils refusent de séparer leur vie de leur travail d’écrivain.
André Bucher (1946-2022) vivait à 1100 mètres d’altitude à la ferme de Grignon, à Montfroc. Il était agriculteur biologique, bûcheron et planteur d’arbres. Fromm est guide de pêche et ranger. Ces métiers ne sont pas anecdotiques : ils donnent à leur écriture une connaissance concrète des lieux, des saisons, des contraintes physiques du terrain.
Bucher et Fromm sont tous deux lecteurs des grands auteurs américains : Jim Harrison, Rick Bass, Jack London. Bucher affirme que son écriture est rythmée par le blues, le jazz et le rock’n’roll. Fromm cite Norman Maclean et Thomas McGuane comme références. Les deux écrivains font de la nature un personnage à part entière, jamais réduit à un simple décor.
Là où Bucher observe les cerfs, les oiseaux, les forêts de la montagne de Lure, Fromm scrute les rivières du Montana, les truites, les grizzlis. Mais dans les deux cas, il s’agit de témoigner d’un monde naturel fragile, menacé, en transformation. Leur écriture porte une responsabilité : dire ce qui est, pour que le lecteur puisse voir autrement.
Rencontre au festival Litténature à Trémargat (Côtes-d’Armor)
J’ai rencontré Pete Fromm en juin 2023 au festival Litténature, à Trémargat, dans les Côtes-d’Armor. Ce petit village breton accueillait des écrivains qui partagent un lien fort avec la nature. Fromm était venu présenter ses livres, accompagné de sa femme. Il était là avec sa simplicité. Il ne parle pas français, mon anglais n’est pas exceptionnel, nous avons échangé quelques mots à propos d’André Bucher, à qui nous rendions hommage.
Le festival mêlait lectures, randonnées littéraires et discussions informelles. Nous étions au bord de l’étang de Kerné-Uhel, loin des grandes manifestations littéraires. Pour Pete Fromm, guider des pêcheurs sur une rivière et écrire relèvent d’une même logique : transmettre une expérience, créer un lien.
Pete Fromme, c’est donc un Américain qui a, je dirais, à peu près 70 ans aujourd’hui, qui, lui, a commencé en tant qu’étudiant, tout simplement. En fait, il a vécu une aventure assez étonnante. Il est allé pendant tout un hiver garder des œufs de saumon à Indian Creek. Donc, c’est le nom d’un livre et sans savoir couper du bois. D’ailleurs, les rangers qui l’ont posé avant de partir lui ont dit, tu fais tant de cordes de bois. Il les a rattrapés en courant, leur demandant, mais c’est quoi, en fait, une corde de bois ? Pour vous dire à quel point il n’avait jamais vécu rien dans la nature. Donc, voilà, il a appris à chasser, il a appris à couper du bois. Il a appris à observer plein de choses. Et ce n’est que, en fait, ça, il a vécu en 79. Et ce n’est que, je ne sais plus, je crois que c’est dans les années 90 qu’il a publié Indian Creek. En fait, ce n’est que des années plus tard. Entre temps, il a été ranger. Et des années plus tard, il a pris un cours d’écriture, comme ça se fait aux États-Unis. Et son prof, là, lui a dit qu’il y avait matière à faire une histoire. Et ça a été son premier livre, Indian Creek. Et depuis, il en a écrit d’autres. Alors, pas forcément nature writing, mais ça se passe quand même toujours dans le Montana, puisqu’il vit au Montana. Il est en retraite maintenant, mais il a été longtemps professeur aussi d’université au Montana, professeur de littérature. Parce qu’il me semble qu’il y a une université à Missoula, dans le Montana. D’ailleurs, Jim Harrison, le grand écrivain américain, faisait des espèces d’universités d’été à Missoula, qui est un peu un vivier où beaucoup d’auteurs qui sont auteurs dans ce genre de nature writing passent. Oui, voilà. Ils sont, comme dit Pete Fromme, en fait, on est une bande de copains qui habitons là-bas. Alors après, on parle d’école de Missoula, mais il n’y en a pas vraiment. Il n’y a pas d’école de Missoula, mais c’est juste… En fait, le monde attire le monde. Et puis, le nature writing, ça fait sens au Montana. En fait, on est en plein dans des grands espaces avec beaucoup plus de nature et de faune, de flore que d’êtres humains. Donc, ça fait sens qu’ils se regroupent là aussi.
Entretien avec Sabine Kergoët par Morgan Large, Radio Kreiz Breizh, 21 juin 2023
Une œuvre reconnue en France grâce à Gallmeister
Les éditions Gallmeister, fondées en 2005 et spécialisées dans la littérature américaine des grands espaces, ont publié la plupart des livres de Pete Fromm en France. Cette maison d’édition a contribué à faire connaître au public francophone des auteurs du nature writing américain : Rick Bass, Craig Johnson, Thomas McGuane, Edward Abbey, David Vann.
Dans ce catalogue, Fromm occupe une place importante. Indian Creek reste son titre le plus connu, mais ses autres livres — La Saison des feux, Mon désir le plus ardent, Avant la nuit, Le Nom des étoiles — ont également trouvé leur public. Ses récits se vendent bien, sont réédités en poche, et touchent des lecteurs en quête d’histoires ancrées dans le réel.
Pete Fromm est le seul auteur à avoir remporté cinq fois le prix de la PNBA, une reconnaissance rare dans le monde littéraire américain. En France, ses livres sont traduits par des traducteurs comme Juliane Nivelt et Laurent Bury, qui savent restituer la simplicité et la force de son écriture.
Lire Pete Fromm aujourd’hui
L’œuvre de Pete Fromm ne verse jamais dans le militantisme écologique explicite. Mais elle porte en elle une vision du monde où l’humain fait partie d’un écosystème plus vaste. Ses livres rappellent que nous ne sommes pas au centre, que la nature ne nous attend pas, que nos actions ont des conséquences.
Au-delà de cette dimension, Fromm est avant tout un conteur. Il sait construire une histoire, créer du suspense, rendre attachants des personnages ordinaires. Ses textes se lisent facilement sans être simplistes. Ils offrent une forme de respiration, une invitation à ralentir, à prêter attention aux détails.
Pete Fromm appartient à cette lignée d’écrivains américains qui ont renouvelé le nature writing en l’éloignant du mythe du pionnier solitaire. Ses livres montrent une réalité plus complexe, plus nuancée. Ils sont une invitation à regarder autrement les rivières, les forêts, les montagnes. Et peut-être aussi à se regarder soi-même autrement.